Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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Une vraie amitié: «L’Honorable Collectionneur» de Lize Spit
© Roos Pierson
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compte rendu
Littérature

Une vraie amitié: «L’Honorable Collectionneur» de Lize Spit

Dans L'Honorable Collectionneur, Lize Spit décrit la force de l'amitié, qui –tout comme l'amour– peut abolir les frontières, les différences et les préjugés établis par les humains, les sociétés ou les nations.

«Il est toujours fascinant de se pencher sur la naissance d'un livre», soutient Lize Spit. Cette écrivaine flamande s'est rapidement hissée dans les rangs du succès avec deux romans puissants. L'inoubliable Débâcle, adapté au cinéma, et Je ne suis pas là confirment son talent littéraire et psychologique pour creuser des situations suffocantes, nous poussant dans nos derniers retranchements. Pas étonnant qu'on l'ait choisie pour composer une nouvelle, dans le cadre de l'édition 2023 du projet annuel Boekenweekgeschenk. Celui-ci vise à offrir une histoire originale à ceux qui achètent des livres en néerlandais.

Lize Spit s’est laissé embarquer dans ses souvenirs d’enfance, au sein d’un petit village flamand, qui n’est pas sans rappeler le décor campagnard de son premier roman. «L’atmosphère était nuageuse, tiède et calme.» Il y règne une certaine douceur de vivre, mais loin d’être coupé du monde, ce hameau constitue un refuge inespéré… C’est là que grandit Jimmy, onze ans, un enfant unique abandonné par son père. Se sentant souvent rejeté, il garde la tête haute sans jamais renoncer à son humanité.

Les jours passent, mais l’arrivée de Tristan dans sa classe chamboule son univers. Il y avait «deux mille kilomètres à vol d’oiseau entre le Kosovo et la Belgique, mais eux n’étaient pas des oiseaux.» Plutôt des êtres un peu perdus, ravis de se raccrocher l’un à l’autre, puisque Jimmy est chargé de prendre ce jeune garçon -qui «avait soif d’apprendre»- sous son aile. «Tristan aurait pu échouer n’importe où sur la planète, dans n’importe quel pays, mais il s’était justement retrouvé ici, en Belgique. La probabilité de devenir son ami n’en était que plus faible.»

Pourtant, la magie opère entre les deux écoliers. Réfugié, Tristan a fui l’horreur de la guerre avec sa famille, composée d’une grande fratrie. Un clan qui contraste singulièrement avec la cellule monoparentale de Jimmy. Tristan y est accueilli à bras ouverts et s’y sent si bien. Curieux de son pays d’origine, aussi magnifique que tragique, Jimmy note tout dans un petit carnet.

Leur vie d’avant n’est guère évoquée, pourtant le narrateur pressent que, malgré l’ambiance enjouée, ils portent tous une part de malheur et de nostalgie au fond du cœur. «Jimmy s’était fait à l’idée de ne jamais connaître que le Tristan d’après l’exil, le Tristan qui ne savait pas s’il pourrait rester, celui qui renfermait en lui un autre Tristan, une version plus aboutie, le Tristan kosovar qui parlait sa langue maternelle. Si ardente qu’ait été la volonté de Jimmy de découvrir ce Tristan-là, il ne connaissait de lui que l’écorce.»

Une écorce qui triple d’épaisseur le jour où ils apprennent, avec stupeur, que la famille va être expulsée. Solidaire, tout le village se mobilise pour les aider. Les dons affluent et la presse est alertée, mais rien ne semble stopper la volonté de l’administration belge. Le moral des adultes retombe, tant ils ont l’impression d’être au pied du mur. Comment envisager un retour aux sources du cauchemar? Leur périple de sauvetage a-t-il vraiment été vain? Loin de se laisser démonter, les enfants décident d’élaborer leur propre plan pour empêcher cette fatalité.

Jimmy est évidemment monopolisé, puisqu’il fait en quelque sorte partie de la famille de Tristan. «On a prévu quelque chose, mais ça peut être dangereux. Il faut d’abord vérifier que tu tiendras le coup. Les tests, c’est mental. Les épreuves, c’est physique. T’as le droit d’en parler à personne. Et pas non plus de poser des questions.» Leur plan a quelque chose d’effrayant, mais Jimmy ne se voit pas les lâcher en ce moment de crise. D’autant qu’il pouvait «mieux s’imaginer leur vie sans lui que sa propre vie sans eux.» Cela s’inscrit également dans ses valeurs profondes, à savoir «l’existence possible d’une injustice à réparer.»

Le talmud dit qu’en sauvant un être humain, on sauve l’humanité entière, mais n’est pas forcément héros celui qui le désire. Alors que le premier roman de Lize Spit pointait la cruauté des enfants, L’Honorable Collectionneur nous touche par son rêve de fraternité. C’est avec beaucoup de force et de délicatesse qu’elle montre, à travers le courage des enfants, le visage de toute une société et nous immisce dans la réalité migratoire. Une réalité qu’elle a connue dans son propre village…

Lize Spit, L’Honorable Collectionneur (titre original: De eerlijke vinder), traduit du néerlandais par Emmanuelle Tardif, éditions Actes Sud, Arles, 2024.
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