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«Ainsi va la vie»: les déboires de Marieke dans «Côtes de porc» d’Amarylis De Gryse
© Marianne Hommersom
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La première fois
Littérature

«Ainsi va la vie»: les déboires de Marieke dans «Côtes de porc» d’Amarylis De Gryse

Amarylis De Gryse a déjà publié des nouvelles. En 2019, elle a été sélectionnée pour la résidence d'écriture de deBuren à Paris. Varkensribben (Côtes de porc) est son premier roman. Dans une écriture drôle et mélancolique, pleine de subtiles allusions et de délicieuses métaphores, elle raconte les déboires de Marieke.

Chapitre 1

Ainsi va la vie: on vous met à la porte juste quand il faudrait faire une lessive. Jamais quand vos vêtements sont propres et soigneusement pliés dans l’armoire. Je suis nue, un homme frappe de plus en plus fort contre la vitre de ma voiture, sa voix va crescendo: «Mam’zelle, mam’zelle, mam’zelle!» et je n’ai aucune idée de l’heure qu’il est. C’est le week-end, ça je le sais, et le matin, parce que le soleil s’engouffre dans l’habitacle. Pas seulement à travers les interstices ici et là, non, il traverse aussi les épaisses serviettes éponges que j’ai tendues dans mon auto, hier.

«Mam’zelle, mam’zelle», ça continue, les coups aussi, alors je me redresse sous ma couverture, je contemple le fatras étalé à mes pieds et tâtonne à la recherche de ma montre. Mes doigts butent seulement contre hier. Contre le sachet de chips à demi entamé, le paquet vide de biscuits au chocolat, mon téléphone sur lequel j’ai regardé des corps nus jusque tard dans la nuit. Des corps qui se ruaient violemment les uns sur les autres et se tournaient autour, leurs langues s’explorant fébrilement, suçant et léchant comme pour tenter de se happer, jusqu’à ce que la batterie de mon téléphone déclare forfait. Et moi: étendue sur le dos, sous cette petite couverture en polaire, deux oreillers pressés contre la peau nue de mon entrecuisse. Appuyant le plus possible jusqu’à éprouver ce genre de sensation: le poids d’un autre, un corps présent, sa chaleur. Je n’ai rien ressenti. C’est alors que j’ai attrapé les biscuits.

Le verre de ma montre pose un baiser froid sur mon petit doigt. Il n’est même pas tout à fait six heures, à ce que je vois. Les coups se font plus pressants et, à présent, l’homme à qui appartient la voix tente aussi d’ouvrir ma voiture, mais j’ai tout fermé à clé, hier. Je croyais m’être garée à l’abri des regards. J’avais même marché un peu le long du chemin de halage, tout comme les jours précédents, de gauche à droite et en sens inverse, pour m’assurer que j’étais bien cachée entre les buissons du canal. J’attrape mon pantalon au sol, je me contorsionne dans une position qui n’a rien de naturel pour le relever au-dessus de mes hanches, puis j’enfile rapidement mon sweat-shirt sur mon torse nu.

«Mam’zelle!» appelle la voix d’homme. Le plat d’une main s’abat sur le toit de ma voiture, comme si elle s’avouait vaincue. Ma voix est rauque quand je réponds que j’arrive. Je déverrouille la serrure, pousse la portière et reconnais le pêcheur devant mon véhicule. Il ouvre des yeux ronds, énormes. Je descends prudemment. Il ne manquerait plus que je glisse sur le ventre jusqu’à ses pieds, entraînée par une avalanche de bric-à-brac. Seul le paquet de biscuits tombe de la voiture. Je ne sais pas pourquoi le pêcheur s’exclame, maintenant, on dirait un mélange de soulagement et de fureur: «Pauvre petite!» Puis : «Il y a quelqu’un dans l’eau.
– Vous voulez dire, mort ?
– Oui.»

Il n’attend pas ma réaction, il fait demi-tour et repart en courant vers le canal. Je le suis pieds nus sur le chemin de halage, dans l’herbe humide de rosée, et là-bas, non loin de la rive gît une femme, le visage dans l’eau. «J’ai jeté ma ligne quatre fois avant de l’avoi », dit le pêcheur. J’essaie d’imaginer comment il l’a remontée.

Nous assistons ensemble à l’arrivée de la police et, quand un agent demande, après avoir vu mes pieds nus, à qui appartient la voiture dans les buissons, le pêcheur répond que c’est la nôtre et que les serviettes font écran au soleil levant.
«Vous dormez ici? demande l’agent. C’est interdit, vous savez.

– Bien sûr que non», rétorque le pêcheur. Il sort son tabac à rouler de l’une des nombreuses poches de son pantalon beige et se roule prestement une fine cigarette. Ses mains sont parcheminées. Il souffle la fumée dans un soupir en regardant le policier s’éloigner.

«Merci, dis-je.

– Est-ce qu’il n’est pas temps de rentrer à la maison», suggère le pêcheur, ce à quoi je réponds que je dois travailler.

«Je croyais que c’était vous», dit-il. Il a des pattes d’oie au coin des yeux.

«Sa chemise, vous comprenez.»

Je hoche la tête en silence, car je peux difficilement avouer que j’ai pensé la même chose.

Amarylis De Gryse, Varkensribben, Prometheus, Amsterdam, 2020, 222 p.
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