Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

Anne Bosveld: la mer est la courbe d’un corps qui se redresse
© Rijksmuseum, Amsterdam / Marianne Hommersom
© Rijksmuseum, Amsterdam / Marianne Hommersom © Rijksmuseum, Amsterdam / Marianne Hommersom
Jeunes voix sur l'esclavage
Littérature
Histoire

Anne Bosveld: la mer est la courbe d’un corps qui se redresse

18 jeunes écrivains de Flandre et des Pays-Bas donnent la parole à un objet de l’exposition Slavernij (Esclavage) du Rijksmuseum à Amsterdam. Pour ce poème en prose, Anne Bosveld s’est inspirée du tableau Panorama de la ville du Cap et de ses environs, vue de la mer de 1778, qui est attribué à Robert Jacob Gordon.

La mer est la courbe d’un corps qui se redresse

La mer est la courbe d’un corps qui se redresse. Prisonnier de ses membrures, le navire flotte, témoignant de la profondeur de l’eau par son envergure. Des hommes blancs se tiennent sur le pont, posent leurs mains satisfaites sur le bastingage et cousent avidement les corps noirs à la mer. L’ancre immobile tire depuis le fond. Ses pelles se sont enfouies dans le sable, la chaîne d’acier est tendue et une vague est un homme qui ose ramper hors d’un homme. Laissant la blanche écume derrière lui.

La ligne des dunes. Malgré le vent monte une odeur de cigares fumants. Les jambes de pantalon d’hommes blancs flottent librement autour de leurs tibias, le sable s’élève en tourbillons et se masse dans les ourlets enroulés. Ses grains griffent les chevilles comme des mains besogneuses. Les hommes sont assis à une grande table, froncent régulièrement les sourcils. Le sel sur leur figure crispée, les rires démoniaques. Ils se couchent en emportant avec eux le sable brûlant. Les voilà au lit. Les hommes blancs dorment et les femmes blanches regardent leurs hommes blancs dormir. Édifient un château sous leur oreiller où ils dissimulent de l’alcool fort et une affaire de meurtre, rangent des cadavres noirs sous des voix blanches. Répandent le mal en sifflotant dans l’air du matin lorsqu’ils se réveillent et remettent leur uniforme.

Une vague s’échoue sur le rivage.

Une femme noire se hisse hors de l’eau et s’avance sur la plage.

Un homme noir se hisse hors de l’eau et s’avance sur la plage.

Quelque part derrière la ligne des dunes, vers les montagnes, travail de mort et cris : cours plus vite. Une armée de travailleurs se constitue. Les hommes blancs rient. Attendent, somnolents, le regard rivé sur le sommet d’une colline. Commandent la mort, leurs orteils ne laissent aucune trace sur le sol. Des hommes et des femmes noirs creusent une terre fertile. Les hommes blancs crient : travaille plus dur. La sueur s’assèche. Les mouvements des femmes et hommes noirs se font convulsifs. Tombent à genoux sur la terre qu’ils ont défrichée et qui reste blanche. Danse plus fort.

Une nouvelle vague s’échoue sur le rivage.

Un homme noir se hisse hors de l’eau et s’avance sur la plage.

Une femme noire se hisse hors de l’eau et s’avance sur la plage.

Le sable reste collé sous leurs pieds. Le souffle de l’un résonne aux oreilles de l’autre tandis qu’ils se hissent en haut de la première dune. Les vagues se brisent plus fort sur le rivage la nuit. S’allongent dans l’herbe, le dos tourné vers le ciel et regardent les huttes. Comment les hommes blancs dorment et les femmes blanches regardent leurs hommes blancs dormir. Plus loin, une femme noire gravit la montagne, tend la main, touche le ciel comme le mât d’un navire sur lequel les vigies indiquent la direction. Et le vent souffle fort ! Halètements dans les dunes, sur la plage et au pied de la montagne. Ils se rapprochent en courant, s’inventent une arme de peau noire.

Ce texte a été écrit dans le cadre d’un projet de résidence de la maison néerlando-flamande deBuren en collaboration avec la fondation Biermans-Lapôtre.
Série

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