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Anne-Goaitske Breteler: Le culte extraordinaire
© Nationaal Archief, Den Haag
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Jeunes voix sur l'esclavage
Littérature

Anne-Goaitske Breteler: Le culte extraordinaire

18 jeunes écrivains de Flandre et des Pays-Bas donnent la parole à un objet de l’exposition Slavernij (Esclavage) du Rijksmuseum à Amsterdam. Anne-Goaitske Breteler a écrit une nouvelle en s’inspirant d’une lettre rédigée le 8 juin 1848 par le gouverneur de Saint-Martin, Johannes Willem van Romondt, au gouverneur de Curaçao, suite à l’abolition de l’esclavage dans la partie française de l’île de Saint-Martin.

Le culte extraordinaire

La porte de la vitrine du cabinet de travail reflète le visage décomposé de mon bien-aimé. Il écrit, son veston épousant la courbure de son dos. Une bougie éclaire la transpiration sur son front. Je m’appuie au montant de la porte et le regarde. Les baleines m’enserrent fermement la taille. Cela ne me gêne pas.

Avec perversité, l’angoisse de mon mari s’abat sur moi. Les malédictions qu’il nous inflige sans cesse, à moi et aux enfants, luisent encore jusque tard dans la nuit. Ses coups, je les pare, comme je l’ai promis, mais il doit faire le bon choix. Qu’il la leur donne, voilà ce que j’espère.

L’encre noire ne cesse de gagner du terrain. De temps à autre un soupir. Un cessez-le-feu et un regard par la fenêtre. Il ne sent pas que je l’observe. Le champ de bataille est devant lui. Là, dehors. Derrière le portail et plus loin qu’il n’est permis à notre cher Vincent d’aller.

Dans la plantation Diamant, à présent à l’abandon. Vomi par les bouches qui n’en peuvent plus du sucre léger. Le long des routes de l’île où elles errent et attendent. Jusqu’à ce qu’il inscrive leur liberté: de facto.

Mais la plume refuse. Il glisse sa main droite sous son menton. Il laisse reposer sa tête. Ma colère monte. Je suis assise à genoux devant la porte du cabinet de travail. Je pose mes mains jointes sur mes cuisses. Le même nid qui a gardé au chaud mes neuf petits.

Dimanche dernier, nous avons appris que les chaînes ont été brisées dans le nord français. J’ai béni saint Martin, le père de ma patrie. Avec nous, ses cygnes blancs, il s’est montré le plus généreux, mais nous nous sommes comportés en hypocrites. Avec nos becs insatiables et bien trop avides.

Par la fenêtre, l’obscurité froide brille à la rencontre de mon époux. J’ai envie de prendre sa tête dans mes bras, de dire qu’il vaut mieux ne pas attendre. Comme le roi Guillaume II, il y a peu.

«La liberté», nous, elle nous accule. Contre le mur, où mon bien-aimé sombre toujours plus dans son reflet. Qu’il la leur donne, voilà ce que j’espère. Qu’il raye la langue officielle qui fait d’eux des esclaves. Pour qu’ils puissent enfin dormir.

Ce texte a été écrit dans le cadre d’un projet de résidence de la maison néerlando-flamande deBuren en collaboration avec la fondation Biermans-Lapôtre.
Série

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