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Avec un chariot plein de livres: Jeannine Burny
© Fondation Maurice Carême
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Littérature

Avec un chariot plein de livres: Jeannine Burny

Récemment est décédée Jeannine Burny, l’infatigable présidente de la Fondation Maurice Carême à Anderlecht.

La vie peut être injuste. Pourquoi Jeannine Burny n’a-t-elle pas eu la chance de participer au quarante-cinquième anniversaire de la Fondation Maurice Carême en décembre 2020? Quatre-vingt-quinze ans avait-elle la femme à propos de qui Carême écrivait dans le recueil La Bien-Aimée qu’ensemble ils formaient «le même corps avec deux têtes».

Je l’ai rencontrée au milieu des année 1990, à la Foire du Livre de Bruxelles. «Ah, c’est tellement bien que Ons Erfdeel ait aussi un stand ici», a-t-elle dit, contente. Et ont suivi immédiatement quelques vers de Guido Gezelle (1830-1899) et de Karel Van de Woestijne (1878-1929). Car il y avait chez ces écrivains flamands quelque chose que l’on retrouvait pas ou peu chez les poètes francophones

Au courant des années, les liens se sont resserrés. Que ce soit à Tournai, Mons ou à Bruxelles, Jeannine Burny trouvait toujours son chemin jusqu’au stand de Ons Erfdeel vzw. Même au grand Salon du livre de Paris nous ne pouvions nous manquer.

Chaque fois, elle récitait les mêmes vers de Gezelle ou de Van de Woestijne, mais il était impossible de lui en vouloir. Plusieurs fois, elle a exprimé sa colère face à la réticence d’un certain nombre de francophones à apprendre le néerlandais. Les francophones ne réalisent pas qu’ils ont une riche culture à portée de main, se plaignait-elle. Chaque fois, je lui faisais remarquer qu’en Flandre ce n’était plus comme avant, que la connaissance du français avait sensiblement reculé. Que la jeune génération n’avait pratiquement plus aucun attachement pour la culture provenant de l’autre côté de la frontière linguistique. Dans ces moments-là, on pouvait lire de la déception dans ses yeux. Le monde n’était pas tel qu’elle se l’était imaginé.

Mais ces mêmes yeux scintillaient lorsqu’elle prononçait le nom « Maurice ». Maurice était non seulement un grand poète mais un traducteur, je le savais, n’est-ce pas? «Et vous le savez aussi, n’est-ce pas», a-t-elle demandé à ma femme qui se trouvait aussi au stand. Bien sûr que nous le savions. Et elle a cité avec bravoure ces mêmes vers de Guido Gezelle, en traduction cette fois.

Rarement ai-je rencontré quelqu’un avec autant de dynamisme et d’enthousiasme. Avant le début de chaque foire, vous la voyiez tirer son chariot plein de lourdes boîtes. Chaque boîte remplie à ras bord de livres. Parfois elle devait descendre les escaliers avec son chariot. Malgré son âge avancé, elle le tirait presque comme si sa vie en dépendait. La plupart du temps seule, toujours avec la même passion. Une fois la foire terminée, le chariot était ressorti. Très vite, toutes les boîtes étaient de nouveau remplies de livres et l’agitation avec le chariot pouvait recommencer. De nouveau elle était seule.

«Ah, le jeune homme de Ons Erfdeel, vous êtes bien là!» C’était début mars 2020. J’étais pressé et j’avais presque dépassé son stand à la Foire du Livre de Bruxelles. Mais elle m’avait vu. J’ai fait demi-tour rapidement et je lui ai fait signe que je reviendrais. «Je comprends, vous êtes pressé», a-t-elle crié

Je ne suis pas revenu et je dois admettre que je ne sais plus pourquoi. Est-ce seulement parce qu’il y avait trop de visiteurs au stand de Ons Erfdeel ce jour-là, parce que j’avais tout simplement oublié ce que j’avais promis ou parce que je craignais de devoir encore une fois entendre les mêmes vers de Gezelle et de Van de Woestijne? Quoi qu’il en soit, elle était si rayonnante d’énergie qu’elle semblait avoir la vie éternelle. Rien ne me laissait croire que ce seraient les derniers mots que j’entendrais d’elle. J’aurais pourtant dû le savoir.

Jeannine Burny était une grande dame. Elle va me manquer.

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