Quand le football vient (un petit peu) au secours du monde
Le football est devenu un fameux business, mais de nombreux clubs et organismes s’emploient aussi à mettre leur popularité au service de la société. Une façade, diront certains, y compris dans les Plats Pays. Mais cela semble vraiment être bien davantage.
Durant ces dernières décennies, le football s’est complètement commercialisé. Clubs et joueurs se négocient pour des sommes astronomiques, les salaires des grandes vedettes laissent pantois. Même les dérèglements tels que la corruption et l’argent noir ne ternissent manifestement pas l’aura du sport du ballon rond, qui reste le divertissement le plus populaire au monde. Sa popularité, justement, il la met à profit pour œuvrer à un community building, une action et une construction au service de la communauté. S’agit-il d’un cache-misère, d’une façade? Ou est-ce plus que cela?

«Le sport, le football en particulier, s’est fortement commercialisé pendant ces dernières décennies et il est pleinement exploité pour faire des affaires». Ce sont les mots du chercheur et professeur Jeroen Scheerder, titulaire à la KU Leuven de la chaire Sport et Politique, où il forme de futurs managers sportifs. Il ajoute cependant: «Mais d’autre part, le sport se prête également très bien à la poursuite de toutes sortes d’objectifs sociaux. L’un n’exclut pas forcément l’autre. Oui, le sport est partiellement corrompu, en tout cas dans ses hautes sphères, et oui, le sport peut parfaitement être utilisé comme moteur de progrès social. Les études réalisées à ce jour sur le community building en sport permettent de conclure qu’il ne s’agit pas du tout d’une façade, que, pour beaucoup de gens, cela représente une importante plus-value dans leur vie.»
D’après Scheerder, il n’y a pas vraiment de quoi s’étonner. «Le sport en général, mais à coup sûr le football, est une école de vie. À certains points de vue, il peut presque être mis sur le même pied que l’enseignement. De manière ludique, il peut vous apporter beaucoup: vous apprendre à gérer le succès et la défaite, cultiver le respect mutuel, le fair-play,… Le sport ouvre des chances d’accomplissement personnel pour des gens qui, autrement, trouveraient beaucoup plus difficilement leur voie. Et, grâce au pouvoir d’attraction du football, des contacts se créent avec des personnes qui, sans cela, seraient peut-être plus difficiles à approcher.»
L’Angleterre, pays pilote
L’idée selon laquelle il est possible de contribuer au progrès social par le football est venue d’Angleterre dans les années 1980. En Belgique, c’est la Fondation Roi Baudouin (FRB) qui a été la première à s’en inspirer. «Nous soutenions des initiatives favorisant l’intégration par le biais du football», nous confie Ann De Mol, responsable Relations humaines et conseillère à la FRB. «Concrètement, il s’agissait de projets pour des jeunes atteints d’autisme, des jeunes porteurs d’un handicap, des réfugiés etc.»
Une bonne trentaine d’années plus tard, le sport a pleinement sa place dans les nombreux projets auxquels la FRB prête son soutien. Ainsi, par exemple, la fondation est engagée depuis 2000 dans un partenariat avec la marque d’équipement de sport Nike, laquelle a un siège à Laakdal (province d’Anvers). «Nous offrons notre expertise pour la sélection de projets par un jury indépendant et assurons l’accompagnement et le soutien de ces projets.»
Le football s’est ajouté en 2005 par l’entremise de l’association Stade ouvert de la secrétaire d’État au développement
durable et à l’économie sociale Els Van Weert. La FRB a délégué des clubs à une visite de travail à Londres. «À ce moment déjà, des clubs britanniques avaient édifié toute une action de quartier avec des services de santé, des classes de travail à domicile et d’informatique, etc.» Tous les clubs professionnels belges ont reçu un courrier et, grâce aux moyens de Stade ouvert et à l’encadrement par la FRB, les premières démarches ont été entreprises pour faire en sorte que le concept de community building par le football soit non seulement connu, mais aussi concrétisé dans la pratique.
Tout cela ne serait-il pas possible par le canal de l’aide sociale traditionnelle ou l’action de proximité? Parfois si, mais diverses études menées tant en dehors qu’à l’intérieur des Plats Pays, notamment par Paul De Knop, professeur à la Vrije Universiteit Brussel, ont démontré que la popularité du football permet d’attirer un plus large public et, qui plus est, un public généralement réticent face aux initiatives des autorités.
La Gantoise, un modèle
Tous les clubs professionnels de Belgique disposent aujourd’hui de leur propre structure d’action communautaire. Un des clubs cités en exemples est la Gantoise – en néerlandais KAA Gent, où le community building
relève d’une fondation distincte, la KAA Gent Foundation. Celle-ci compte un effectif de onze membres qui, de semaine en semaine, ont un impact direct sur la vie de quelque 4 500 personnes.

© J. Van Impe
Wim Beelaert est à la tête de la Foundation depuis sa création en 2009. Voici comment il en parle: «Depuis le début, la création d’une association à part était un choix délibéré. Nous formons effectivement un corps qui fait partie de la grande famille de La Gantoise, et la coopération est excellente. Mais il est important que nous tenions des comptes séparés dans un souci de transparence et afin d’assurer que nos intérêts n’aient d’autre mobile que l’action communautaire. Notre lien avec le club se limite à une pure relation d’affaires, mais c’est un lien très fort».
Jeroen Scheerder, lui aussi, accorde une grande importance à la séparation des comptes. «Il a été largement démontré jusqu’ici que les résultats sont probants et que l’activité communautaire a toute sa raison d’être. Cependant, de nouvelles voies de financement demandent encore à être explorées. Il est de l’intérêt du club autant que de l’opération communautaire que ce financement soit clair, qu’il soit possible de préciser la destination de toutes les ressources.»

La KAA Gent Foundation a un budget annuel de 700 000 euros. Les finances du club interviennent pour 45%, les pouvoirs publics (la ville de Gand et le Centre public d’action sociale de Gand) pour 45 autres pour cent et 10% émanent d’autres sources, telles que la Pro League ou la Fondation Roi Baudouin.
Pour le surplus, le club de La Gantoise prend en charge les frais d’hébergement des onze collaborateurs, et il faut encore ajouter le soutien logistique, qui se chiffre à 130 000 euros par an.
Wim Beelaert établit pour la Foundation des plans de gestion quinquennaux. «Ce que nous faisons doit être mis au service de la communauté. Cet objectif est pour nous fondamental. C’est pourquoi nous récoltons nous-mêmes des informations sur les besoins locaux et travaillons en lien étroit avec des partenaires sociaux.»
C’est ainsi que Gand a été un des pionniers du football-promenade pour seniors, qui occupe désormais une place importante dans la politique relative au bien-être des seniors. La Foundation coopère pour cela avec le Centre public d’action sociale de Gand. Car le football-promenade aide les seniors à garder la forme et contribue à la cohésion sociale. Et Beelaert ajoute: «C’est sain, cela rapproche les gens et, grâce au rayonnement du club de La Gantoise, nous attirons l’attention de personnes qui, sans cela, s’intéresseraient peut-être moins à un projet de ce genre.»
L’un des nouveaux fers de lance figurant dans l’actuel plan quinquennal est le football de quartier. «Il y a actuellement à Gand plus de mille enfants sur une liste d’attente pour pouvoir s’affilier à un club. C’est un problème auquel nous ne pouvons remédier, mais nous sommes en mesure d’offrir une solution de rechange, à savoir le football de quartier dans des parcs ou sur de petites places. Nous travaillons pour cela conjointement avec le service d’aide à la jeunesse. Ainsi, les jeunes ont l’occasion de taquiner le ballon rond, même si ce n’est pas dans le cadre d’un club.»
Les campagnes que la Foundation a entreprises au profit de la collectivité se sont enrichies ces dernières années de maintes initiatives, telles que le secours aux défavorisés, l’assistance à des personnes sortant de psychiatrie, la création d’une troupe de danse ou le foyer Bij Pino (Chez Pino) au cœur de Nieuw Gent – Steenakker, le quartier populaire adossé à la Ghelamco Arena. Depuis que le club a pris possession de ce nouveau stade en 2013, la KAA Gent Foundation fait du développement d’activités dans le quartier sa priorité.
Les campagnes que la «KAA Gent Foundation» a entreprises au profit de la collectivité se sont enrichies ces dernières années de maintes initiatives
La Foundation
est également une des chevilles ouvrières du cercle des supporters, non seulement pour renforcer les liens entre le club et ses fans, mais surtout pour impliquer ceux-ci dans la gestion du club. C’est ainsi qu’il existe depuis peu un conseil des supporters et un groupe qui, formant une sorte de caisse de résonance, se concerte avec La Gantoise sur tous les sujets que les fans jugent importants: organisation des matches, culture et identité de club, fonctionnement de l’action sociale, vécu de supporter, billetterie, etc.
Une chose dont Beelaert est également fier, c’est que la KAA Gent Foundation a été, en compagnie de Feyenoord Rotterdam, un des organes qui ont porté sur les fonts baptismaux l’EFDN ou European Football for Development Network. Gand et Feyenoord sont deux des sept membres fondateurs de ce réseau, qui compte aujourd’hui 135 clubs, dix ligues professionnelles et fédérations de football de toute l’Europe. L’EFDN est une ONG néerlandaise qui a son siège à Breda (Brabant-Septentrional), qui participe à la promotion du football comme instrument d’engagement social et au sein de laquelle les clubs pratiquent un intense échange de connaissances.
Œuvrer à une société meilleure
Ce n’est pas par hasard que l’European Football for Development Network est une ONG néerlandaise. Les Pays-Bas et aussi l’Allemagne (où, par exemple, les clubs doivent être pour moitié aux mains des membres, ce qui les prémunit contre une opération de rachat ou d’absorption), sont les premiers pays sur le continent à avoir pratiqué la solidarité communautaire via le football. Cela s’est fait, entre autres, par l’entremise de la Johan Cruijff Foundation, qui aménage de petits terrains de foot dans les villes, et de la Stichting Meer Dan Voetbal (Fondation Plus que le football), au sein de laquelle collaboraient la Fédération néerlandaise de football et les clubs professionnels.
Il n’y a rien d’étonnant à ce que les Pays-Bas, aujourd’hui encore, soient à l’origine de nouvelles initiatives associant l’engagement social et le football. L’une d’elles est due à Leon Vlemmings (qui a notamment entraîné le NAC Breda, le PSV Eindhoven et Feyenoord) et s’appelle De Waardevolle Club (Le Club de qualité). Cet organe a pour objectif une société sportive, saine et meilleure par le football. À cette fin, il s’entoure de dirigeants sportifs, de scientifiques et de chefs d’entreprise.
Vlemmings trouve que les projets militant pour l’engagement social sont actuellement trop compartimentés en fondations ou secteurs particuliers, «alors que l’on peut voir dans un club de football le pivot d’un réseau social, un élément de tout un écosystème. Un club ainsi conçu a un pouvoir fédérateur considérable. Quand, en tant que club, vous dialoguez avec votre environnement, vous pouvez vous repositionner de telle manière que vous êtes en mesure d’intervenir dans les grands thèmes sociétaux d’importance majeure pour votre ville ou votre région.»

© E. Pasman
Vlemmings a acquis son expérience dans ce domaine lorsqu’il était directeur général du club du Brabant-Septentrional Helmond Sport, où il a organisé la campagne Heel Helmond Sport (Tout Helmond au sport). En association avec De
Waardevolle Club, il accompagne aujourd’hui quinze clubs du football professionnel et amateur néerlandais.
Le travail le plus abouti est celui qui est réalisé auprès du FC Dordrecht, où le club est au cœur du mouvement Energiek Dordt. «Un sondage dans la région a fait ressortir comme points forts l’énergie communicative et la vitalité. Avec le club comme clef de voûte, nous travaillons au changement de la société par l’innovation. Nous développons quelques dizaines de projets axés sur l’énergie verte et durable et réunissons des entreprises non seulement pour échanger des vues mais aussi pour collaborer à la mise en place d’une plate-forme d’énergie durable».
À la longue, vous vous faites plus de fans en travaillant à une société meilleure (Leon Vlemmings)
Vlemmings dit avoir été inspiré par Forest Green Rovers, un modeste club anglais qui, après avoir été repris par Dale Vince, un pionnier en matière d’énergie verte, s’est transformé pour devenir «le club de football le plus écologique du monde», ne consommant que des repas vegan, se déplaçant à bord d’un autocar électrique et ambitionnant de pouvoir se proclamer un jour le premier club zéro émission au monde. Cette politique a rapporté aux Forest Green Rovers une réussite tant commerciale que sportive.
Un autre exemple est le club allemand SC Freiburg, qui se veut neutre sur le plan climatique dans tous ses rouages. Et Vlemmings de conclure: «Si les gens trouvent intéressant ce que vous faites, ils vous emboîtent le pas et l’impact est quasi automatique. Il faut évidemment que votre action porte sur des choses qui en valent la peine aux yeux de beaucoup de gens et pas seulement de ceux qui sont déjà les habitués de votre stade. Mais, à la longue, vous vous faites plus de fans en travaillant à une société meilleure».
«My Team, My Home»
Pour preuve que le bon exemple est contagieux, voyez l’histoire de la création de Younited. En 2009, quelques clubs belges ont été inspirés par un programme télévisé sur la Homeless World Cup, un tournoi international organisé pour des équipes de sans-abri. Cela a débouché sur une compétition analogue, d’abord appelée Belgian Homeless Cup avant de devenir Younited.

© Younited
Bert Ballegeer, coordonnateur, explique: «Il y a quelques années, nous nous sommes choisi un nouveau nom parce que notre groupe cible est plus large que les sans-abri et SDF. Nous nous adressons à des experts en survie quotidienne, ce qui est plus que des personnes vivant dans la rue».
Pour Ballegeer, le slogan My Team, My Home résume tout à fait l’objectif poursuivi. Younited procure aux participants un home par l’intermédiaire de leur club de football et s’évertue par cette voie à les (ré)insérer dans la société. «Nous sommes un instrument pour les travailleurs sociaux. Si vous voulez intégrer quelqu’un dans la société, il vous faut commencer par l’introduire dans un petit groupe. Nous offrons cette possibilité. Et nous appliquons la même méthode, si ce n’est que nous sortons quelque peu d’un rapport entre client et assistant. Chez nous, vous êtes joueur et vous avez un coach. Si bien que le lien qui se crée est différent. C’est de cette manière que nous voulons bâtir des relations sociales», ponctue, enthousiaste, Bert Ballegeer.