Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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Chérissons la connaissance des langues et le plurilinguisme
© Cristina Gottardi / Unsplash
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Chérissons la connaissance des langues et le plurilinguisme

La nouvelle année approchant, voici revenu le temps des listes. Lotte Jensen nous parle d’un de ses livres favoris de 2021 pour souligner l’importance d’une ample connaissance des langues, et le rôle essentiel que jouent à cet égard les traducteurs et l’enseignement.

Le mois de décembre a pris ses quartiers, sonnant l’heure des listes de fin d’année censées élire les meilleurs films, documentaires, albums pop et livres de 2021. Il me serait bien impossible d’établir un top 5 des meilleurs livres, mais il en est tout de même un que je voudrais citer: Een luchtbel in een vluchtige rivier, du poète Jean Pierre Rawie. Cet ouvrage a ravivé ma conscience de l’importance du plurilinguisme et d’une connaissance approfondie des langues, lesquelles ne peuvent pas être poussées plus loin dans leurs retranchements par la progression effrénée de l’anglais dans l’enseignement secondaire et supérieur.

C’est à l’occasion de son 70e anniversaire que Rawie a rassemblé un grand nombre de ses traductions pour former ce recueil. Le poème le plus ancien traduit de sa main date du XIIIe siècle et est l’œuvre du poète italien Giacomo da Lentini; le plus récent est un poème du XXe siècle, The Scholars, du poète irlandais William B. Yeats. Pour les amateurs de poésie, c’est un véritable régal, à l’exemple de ces deux vers traduits tirés ce dernier poème: «Elk rochelt inkt; elk sjokt gebogen; elk slijt met zijn geslof het kleed

Rawie a annoté chaque traduction d’un commentaire donnant un aperçu de sa méthode poétique. Pour lui, le traducteur se doit de respecter la forme de l’œuvre originale: la rime doit rester une rime, le sonnet un sonnet. Il ne s’agit pas toutefois de produire une traduction littérale mot à mot, mais bien d’accoucher d’une œuvre artistique à part entière: «Une bonne traduction se veut un enrichissement de la littérature néerlandaise, un poème qui n’y existait pas encore».

les œuvres traduites forment aussi une composante essentielle des lettres néerlandaises

Rawie avance l’argument important selon lequel les œuvres traduites forment aussi une composante essentielle des lettres néerlandaises. Prenons l’exemple des travaux du célèbre poète du XIXe siècle Hendrik Tollens, parmi lesquels figurent l’hymne national néerlandais Wien Neêrlands bloed ou le classique Tafereel van de overwintering der Hollanders op Nova Zembla (L’hivernage des Hollandais à la Nouvelle-Zemble). Ce que l’on sait moins, cependant, c’est que la moitié de son œuvre est constituée de traductions. Il traduisait l’allemand, le français et l’anglais en recréant des œuvres artistiques indépendantes, procédant de façon si subtile que les lecteurs pensaient avoir dans les mains un texte composé à l’origine en néerlandais. Son poème folklorique Oene van Sneek est toujours considéré comme une trouvaille typiquement néerlandaise, mais provient en fait directement d’une romance de Walter Scott (l’auteur d’Ivanhoé).

Prenons par ailleurs l’œuvre de Judith Herzberg, dont le néerlandiste Ton van Kalmthout, qui a dressé un tableau de ses traductions dans le Vertalerslexion van Nederland, soutient qu’elles représentent une part essentielle de son œuvre littéraire. Les travaux originaux de Herzberg sont mieux appréciés lorsqu’ils sont étudiés en conjonction avec ses traductions. D’autres auteurs dont le Vertalerslexicon brosse le portrait – comme Willem Bilderdijk, Estella Hertzveld et Martinus Nijhoff – montrent la nécessité d’élargir la perspective. Leurs traductions indiquent clairement dans quelle tradition ou dans quel contexte l’œuvre propre de l’auteur doit être lue. Pour mieux comprendre l’œuvre de Nijhoff, il faut lire ses traductions d’Euripide, de Shakespeare et de T.S. Eliot.

du fait de l’essor de l’anglais, les autres langues se retrouvent sous une pression croissante dans les écoles secondaires et les universités

La place importante qu’occupent les traductions dans la culture des Plats Pays apparaît également dans le livre Vertalen in de Nederlanden. Een cultuurgeschiedenis. Cet imposant volume, signé par cinq hommes et femmes de lettres, retrace l’histoire de la traduction dans les Plats Pays. Dans le dernier chapitre, le professeur de littérature allemande Ton Naaijkens fait une observation intéressante: du fait de l’essor de l’anglais, les autres langues se retrouvent sous une pression croissante dans les écoles secondaires et les universités, ce qui donne lieu à une situation paradoxale puisque dès lors que de moins en moins de personnes maîtrisent des langues étrangères (à l’exception de l’anglais), le besoin de disposer de bonnes traductions ne va que s’accroissant.

Raison de plus pour demander qu’une attention permanente soit accordée au rôle joué par les traductions dans l’activité culturelle et littéraire des Plats Pays. Et pour mettre une bride à l’expansion fulgurante de l’anglais dans l’enseignement secondaire et supérieur. Ce n’est évidemment pas la langue anglaise en soi qui pose un problème – lisez les merveilleuses traductions de Yeats par Rawie –, mais bien la disparition, sous son effet, de la connaissance spécialisée d’autres langues. Comptez seulement le nombre d’ouvrages traduits qui figureront dans les listes de fin d’année, et vous saurez d’emblée pourquoi le plurilinguisme, la diversité culturelle et la qualité de la formation linguistique sont à chérir en tout temps.

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