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Choisir le néerlandais n’est pas une évidence
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Choisir le néerlandais n’est pas une évidence

Le néerlandais dans l’enseignement secondaire en France

Pourquoi les élèves français de la région frontalière préfèrent-ils apprendre l’espagnol plutôt que le néerlandais ? Pour tenter une réponse à cette question, Ruben in ‘t Groen puise dans sa longue expérience de professeur de néerlandais dans l’enseignement secondaire français. Il évoque la situation actuelle en expliquant aussi que choisir le néerlandais n’est pas une évidence et que ce choix se heurte souvent à des inconvénients pratiques.

Pourquoi le néerlandais n’est-il que peu appris dans la région frontalière? Pourquoi les élèves semblent-ils préférer apprendre l’espagnol plutôt que le néerlandais ou l’allemand?

Je tenterai de répondre à ces questions en puisant dans mon expérience professionnelle en tant qu’enseignant (depuis l’an 2000), ancien président de l’APNES (2007-2014), membre de la commission du baccalauréat, formateur pour la DAFOP (l’institut chargé de la formation continue des enseignants), membre de la commission des programmes (depuis 2009), vice-président du jury du CAPES (depuis 2014) et chargé de mission d’inspection académique (depuis 2011).

État des lieux

Les établissements

Il y a actuellement en France une trentaine d’établissements, collèges et lycées qui proposent le néerlandais en tant que LV2 bilangue (dès la 6e comme une sorte de deuxième première langue à côté de l’anglais), LV2 ou LV3.

Ces établissements se situent le long de la frontière franco-belge entre Dunkerque et la métropole lilloise, plus quelques poches autour de grandes agglomérations comme Calais ou Arras.

Le nombre d’établissements est en hausse et la zone où on peut apprendre le néerlandais s’étend petit à petit.

Le nombre d’élèves

Les effectifs globaux dessinent une légère hausse depuis une quinzaine d’années. Cependant, le nombre d’élèves dans les collèges a tendance à baisser (ce qui est un peu inquiétant, avouons-le), tandis que de plus en plus de lycéens profitent d’un enseignement du néerlandais. Depuis que la LV2 est devenue obligatoire dans les filières technologiques, c’est dans les lycées professionnels et technologiques que le néerlandais connaît la plus forte progression.

La motivation des élèves / parents pour choisir le néerlandais

Pourquoi les élèves ou leurs parents choisissent-ils le néerlandais? Nous pouvons distinguer les motivations suivantes :

• La proximité géographique.

• La présence de membres de la famille ou d’amis en Flandre ou aux Pays-Bas.

• Le faible taux de chômage en Flandre et donc la perspective de trouver plus facilement un emploi grâce à la connaissance du néerlandais.

• La relativement bonne réputation de la culture flamande et néerlandaise.

• Et enfin, par simple curiosité.

Mais il existe aussi des raisons d’un autre ordre, des motivations plus ou moins avouables :

• La réputation de l’établissement ou de l’enseignant. Le choix du néerlandais permet dans certains cas de contourner la carte scolaire (une sorte d’obligation d’aller à l’établissement scolaire le plus proche), soit à l’école primaire (avec le droit de continuer au collège), soit au lycée comme LV3.

• La possibilité de recommencer parfois une langue à zéro, quand on a été « nul » en anglais, espagnol ou allemand auparavant. Cela vaut surtout dans les lycées professionnels et technologiques.

Les enseignants

Le nombre d’enseignants accompagne la légère hausse des effectifs. D’une vingtaine en l’an 2000, nous sommes montés à 34 actuellement.

Le premier Plan académique de formation (PAF) a été mis en place à partir de l’année scolaire 2011-2012. Cela a été possible partiellement grâce au soutien financier de la Taalunie.

Les activités de l’inspection

Depuis septembre 2011, je bénéficie d’une décharge hebdomadaire de 3h pour m’occuper de différents dossiers tels que :

• L’accompagnement didactique et l’inspection des enseignants certifiés et contractuels.

• L’organisation du Plan académique de formation.

• L’élaboration des sujets d’examen (brevet des collèges, baccalauréat, bts).

• L’écriture des nouveaux programmes.

• Le renforcement des liens avec la Taalunie et avec la cellule des langues à la DSDEN.

• Le recrutement et l’affectation des enseignants contractuels.

• Le suivi des élèves à distance.

Le Nord - Pas-de-Calais, un terrain fécond?

Est-il attractif pour les élèves et les parents de faire le choix de l’apprentissage du néerlandais ? Les objectifs du « consommateur » de l’Éducation nationale ne correspondent pas forcément aux besoins macro-économiques de la région. Mais même quand cela est le cas, les avantages perçus à long terme sont parfois contrés par des considérations pratiques à court terme.

Commençons par le constat encourageant : la Belgique et les Pays-Bas bénéficient globalement d’une image positive. Les gens y sont perçus comme riches, travailleurs, sérieux, ouverts d’esprit, en avance sur la France, etc.

Une confusion (linguistique) entre le néerlandais et le flamand

Cependant, il y a pour beaucoup de Français une confusion (linguistique) entre le néerlandais et le flamand. Et si dans la région où un dialecte flamand est encore présent cela peut parfois avoir un impact positif sur l’attitude vis-à-vis du « flamand/néerlandais », ailleurs l’inverse est aussi souvent vrai.

D’ailleurs, le néerlandais est loin sur la carte mentale des Nordistes qui habitent à plus de dix kilomètres de la frontière linguistique. Dans ces conditions, apprendre le néerlandais s’apparente à apprendre une langue telle que le russe ou le japonais, sans lien direct avec la situation de vie quotidienne.

Pour l’Éducation nationale, est-il utile de développer le néerlandais?

Les chefs d’établissement qui soutiennent et proposent des cours de néerlandais dans leur établissement doivent justifier ce choix à leur conseil d’administration et montrer quelle en est la plus-value « commerciale » en terme d’attractivité. Car l’enseignement du néerlandais est relativement cher quand le nombre d’élèves par classe est faible, ce qui est souvent le cas. Dans ces conditions, aucune section de néerlandais ne peut (sur)vivre sans le soutien appuyé de l’administration.

Une matière fragile considérée utile pour la région

La décision du Rectorat de maintenir ouvertes des sections qui n’arrivent pas à remplir les classes avec 15 élèves minimum (le critère habituel) relève donc d’un soutien direct et nécessaire pour stimuler le développement d’une matière fragile considérée utile pour la région.

Dans quasiment tous les établissements visités, le soutien est fondé sur la conviction que le néerlandais sera un atout dans la future carrière professionnelle des élèves.

Les points positifs

La collaboration avec la Taalunie

Comme signalé plus haut, la Taalunie rend des services logistiques et financiers dans l’organisation de la formation continue des enseignants.

D’autre part, la présence du néerlandais en primaire grâce à la Taalunie est un véritable plus pour notre matière, car ceci permet d’augmenter sensiblement le nombre d’inscrits en 6e (à la fois bilangue et LV+), ce qui contribue à maintenir des effectifs à un niveau convenable au collège.

Enfin, depuis quelques années, la Taalunie aide à organiser une certification des élèves de troisième.

Les sections bilangues

Les sections où les élèves commencent non une mais deux langues vivantes au collège ont un coût en heures que les chefs d’établissement financent sur moyens propres – c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’enveloppe d’heures complémentaires spécifiquement prévue. Heureusement, là où l’allemand périclite, le néerlandais bilangue se porte plutôt bien : il y a déjà 10 sections dans l’Académie.

La plupart des chefs d’établissement voient la section bilangue comme une filière d’excellence. Tous soulignent aussi un avantage concurrentiel primordial vis-à-vis des collèges privés de leur secteur.

La qualité des enseignants

Sans enseignants compétents et qualifiés une section ne peut gagner la confiance des directions et des parents d’élèves nécessaire à sa survie à long terme. Depuis 2012, il y a à nouveau régulièrement quelques postes dans les différents concours (CAPES réservé, CAPES interne, CAPES externe et/ou agrégation externe), ce qui permet à la fois de recruter de nouveaux enseignants et de stabiliser leur situation professionnelle.

La survie d’une petite section dépend de la réputation d’un enseignant

Ce qui a beaucoup plus changé depuis la création du premier CAPES en 1998, c’est le niveau de formation initiale et continue des enseignants. C’est d’ailleurs, à mon avis, le point crucial pour le développement de l’enseignement du néerlandais, car la survie d’une petite section dépend souvent aussi en grande partie de la réputation d’un enseignant.

Les enseignants de néerlandais eux-mêmes sont conscients du fait qu’ils doivent travailler en réseau (par le biais de leur association professionnelle, l’APNES ; voir http://apnesnl.free.fr) afin de promouvoir leur matière, faute de quoi elle risque de péricliter. Avec d’autres acteurs, cette association a noué des contacts avec le monde politique afin de faire reconnaître officiellement le néerlandais comme « langue d’intérêt régional ».

Chaque année, les enseignants organisent aussi un concours académique autour d’un film flamand ou néerlandais ouvert à tous les élèves. En 2015, les lauréats du concours ont reçu leur prix des mains du réalisateur Steven de Jong pour leurs travaux autour du film De hel van ’63 projeté pour l’occasion au Kinépolis de Lomme. En 2016, la manifestation aura lieu dans les locaux de la section LEA de l’université Lille 3 et elle aura comme thème le film flamand Los. Encore une fois, sans le soutien financier de la Taalunie, ce projet ne serait pas réalisable.

Les freins au développement

Des élèves décident parfois de ne pas choisir le néerlandais (ou toute autre « langue à faible diffusion ») pour des raisons aussi banales que surprenantes. L’emploi du temps, par exemple. Les cours sont parfois confinés à des plages horaires peu attractives (comme le mercredi après-midi). Cela peut refroidir l’envie des parents ou de l’élève de choisir le néerlandais. Quelles sont les principales autres pierres d’achoppement ?

L’obligation de masse critique

Même si l’attitude du Rectorat est bienveillante et qu’il accorde au néerlandais une flexibilité dans le nombre minimal d’élèves requis pour le maintien d’une section, il reste souvent difficile de convaincre les autorités de la nécessité d’ouvrir une nouvelle section.

D’une façon générale, depuis 25 ans, la LV3 est en régression : la multiplication des options non-linguistiques a provoqué une diminution du pourcentage d’élèves apprenant une LV3. Le néerlandais est forcément en concurrence avec d’autres LV3 ou d’autres options comme la musique ou tel ou tel sport.

La réforme du collège : la suppression des sections bilangues ?

La suppression des sections bilangues prévue par la réforme du collège(1) constitue une menace directe pour la survie du néerlandais. Si les sections bilangues devaient disparaître, le néerlandais s’en trouverait sensiblement affaibli au collège, ce qui ne manquerait pas d’avoir des répercussions équivalentes au niveau du lycée.

La concurrence avec l’espagnol

Actuellement, le plus grand problème pour le néerlandais est celui de la concurrence avec l’espagnol LV2. À côté de l’anglais, cette langue est rapidement en train de devenir le choix

L’espagnol est le choix le plus sûr

privilégié de la plupart des élèves. Après le « tout-anglais LV1 », nous évoluons maintenant vers le « tout-espagnol LV2 ». Pourquoi le choix de l’espagnol est-il aussi attractif ?

Quand les élèves ou leurs parents font une rapide analyse des coûts/risques, l’espagnol est le choix le plus sûr, car cet enseignement est proposé partout, tandis qu’un choix pour le néerlandais LV2 implique nécessairement des restrictions au niveau des lycées possibles plus tard.

Les raisons pour choisir une autre langue que l’espagnol sont souvent liées au travail, tandis que l’espagnol est associé aux vacances.

Le choix de faire espagnol permet également aux élèves de rester avec leurs amis. De plus, les élèves sont convaincus (pas forcément à tort) que l’espagnol est une langue « facile » pour des francophones, c’est-à-dire qu’ils estiment pouvoir atteindre un niveau « débrouille » assez vite, tandis que le néerlandais (et l’allemand) paraissent plutôt inaccessibles pour les grands débutants.

Le problème de la continuité

Il est nécessaire de penser le développement du néerlandais à moyen et long terme, bassin par bassin. Le maillage des LV2 provoque parfois des problèmes de poursuite entre le primaire, le collège et le lycée.

L’effet enseignant

Nous connaissons l’importance d’avoir un enseignant qui bénéficie d’une bonne réputation locale et qui assure en partie le recrutement des futurs élèves. Le problème, c’est que relativement beaucoup d’enseignants de néerlandais ne sont pas des titulaires mais des contractuels (17 sur 35 en 2015). À chaque rentrée ils sont souvent envoyés d’un établissement à l’autre selon les besoins divers dans l’Académie. Or, il est difficile de fidéliser des enseignants à qui on ne propose que quelques heures et un statut précaire.

L’enseignement supérieur

Si l’on souhaite informer honnêtement les parents d’élèves qui choisissent le néerlandais LV2 ou bilangue au collège, il faut leur dire que leurs enfants risquent plus tard d’être bloqués dans leur parcours scolaire (BTS, prépa) à cause du néerlandais, justement ! En effet, cette langue n’est pas souvent proposée, même dans les filières du supérieur où une deuxième langue est requise, comme le BTS tourisme ou secrétariat trilingue.

En 2011, les lycées G. Berger (ES/L) et Faidherbe (S/ES) à Lille ont accepté des candidats LV2 dans leurs sections préparatoires. Pour faire vivre un tel pôle de néerlandais, il faudrait un minimum de 5 candidats par an. À terme, cela ne pourra se réaliser qu’avec un développement appuyé des sections bilangues. L’ouverture du néerlandais en prépa serait un grand atout promotionnel pour le néerlandais en vue du futur recrutement d’élèves.

La disponibilité de matériel de qualité

En l’absence de manuels français, quand ils travaillent avec des livres, les enseignants utilisent majoritairement des manuels développés pour l’enseignement wallon ou des méthodes NT2. Ces méthodes ne correspondent pas à l’âge et à la situation d’apprentissage des élèves français, ni aux programmes français pour le cycle terminal (les 4 compétences). De plus, elles n’ont pas l’attrait visuel et la qualité didactique des manuels des « grandes » langues – ce qui est logique au vu des budgets disponibles et de la taille du marché potentiel.

L’absence d’enseignement par le CNED

Un élément qui pèse contre un choix rationnel pour l’apprentissage du néerlandais est l’absence – choquante – de cours à distance. En effet, depuis plus de dix ans, le CNED ne dispose plus de cours, ce qui pose de réels problèmes aux élèves LV2 qui se trouvent scolarisés dans un établissement qui ne propose pas le néerlandais (déménagement, orientation dans une série dans un autre lycée). Faute de cours du CNED, les parents sont donc obligés de s’inscrire à l’enseignement à distance wallon (http://www.ead.cfwb.be/) qui ne correspond pas tout à fait aux programmes français.

Bonne volonté

Que pourrait-on faire pour développer le néerlandais dans l’académie de Lille ? Comme nous l’avons rappelé, le soutien de la Taalunie est vital à différents niveaux. Heureusement, d’autres acteurs œuvrent également pour le rayonnement de la langue néerlandaise. À part l’APNES, les initiatives d’autres associations sont plus que les bienvenues pour donner une visibilité au néerlandais et donner envie aux Français d’apprendre cette langue. Des associations comme la Maison du néerlandais, le Réseau franco-néerlandais, les Amis du néerlandais, etc., proposent des cours de néerlandais et mettent à disposition leurs compétences pour accompagner des initiatives locales diverses et variées. Sans cette dynamique locale, l’enseignement du néerlandais serait sans doute moins perçu comme pertinent par la population française.

Au niveau politique, les ambassades flamande et néerlandaise devraient sans doute être davantage sollicitées, notamment pour donner la possibilité aux Nordistes de recevoir les chaînes de télévision flamandes et néerlandaises, par exemple.

Contrairement à ce que certains peuvent penser, il n’y a pas de complot de la part de l’Éducation nationale contre le néerlandais. Au contraire, je perçois beaucoup de bonnes volontés à différents niveaux. Simplement, il y a malheureusement de nombreuses entraves d’ordre systémique. Les structures de l’enseignement en France, parfois rigides, ont été pensées pour les « grandes » matières. La nôtre, faiblement diffusée, nécessite donc une attention particulière de l’administration et un appui essentiel des associations œuvrant en sa faveur.

Note

(1) Dans l’académie de Lille, 60% des sections bilangues en allemand seront supprimées, par exemple.

Les Pays-Bas français

Thierry Soyer

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