Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

«Comme un horizon flamand» de Dimitri Vazemsky: un même paysage de part et d’autre de la frontière
© Dimitri Vazemsky
© Dimitri Vazemsky © Dimitri Vazemsky
entretien
Les Pays-Bas français

«Comme un horizon flamand» de Dimitri Vazemsky: un même paysage de part et d’autre de la frontière

Dimitri Vazemsky est en résidence longue durée en Flandre française, au cœur de la Communauté de Communes des Hauts de Flandre (CCHF). Depuis le 6 septembre 2021, l’artiste travaille sur le projet nommé Comme un horizon flamand. Une collaboration qui arrivera à son terme le 11 septembre 2022. Comment cette résidence s’organise-t-elle précisément? Quelles influences les paysages des Hauts de Flandre exercent-ils sur l’œuvre de Vazemsky? Nous lui avons posé la question.

Située dans le département du Nord et la région Hauts-de-France, dans l’arrondissement de Dunkerque, la Communauté de Communes des Hauts de Flandre (CCHF) organise des résidences longue durée sur son territoire afin de donner le temps aux artistes de s’immerger complètement dans le paysage et de nouer des liens avec la communauté locale. En interagissant avec les habitants, les artistes peuvent ainsi laisser leur empreinte artistique sur la région. «Cette résidence laisse une grande place à l’expérimentation et aux échanges avec la population, une combinaison qui la rend particulièrement intéressante, se réjouit Dimitri Vazemsky. «L’idée est simple: être présent sur un territoire, les Hauts de Flandre, durant une année, pour voir, expérimenter, se laisser porter, faire, construire, observer comment, en tant qu’artiste, je réagis au territoire. Ou mieux peut-être, comment j’agis avec

Lorsqu’on l’interroge sur les influences de la résidence sur son travail, il les reconnaît sans l’ombre d’une hésitation. «Elles se sont révélées progressivement, explique-t-il. Au cours des premiers mois, j’ai sillonné le territoire, repérage, visité différentes écoles, ce qui a facilité mon intégration, ma compréhension du tissu local et ce qui l’anime. Le fait d’avoir pris un atelier sur place fait une énorme différence. En temps normal, vous rentrez chez vous en fin de journée. Ici, l’immersion dans la région se fait sans interruption. Elle est totale. Je noue assez rapidement des liens et ayant grandi pas très loin, dans les Weppes, en Flandre romane, les points communs se sont posés rapidement… je suis presque d’ici!»

« Les rencontres avec celles et ceux avec qui vous travaillez vous changent également et modifient ma pratique. Je me suis aperçu que je retrouvais à des idées jouant avec l’artisanat. Cet effet, du terrain sur moi, m’intéresse tout particulièrement, dans sa dimension anthropologique, s’imprégner, s’immerger, se faire détourner, pour faire geste, artistique, avec… faire que la résidence soit à la fois très ancrée dans le local et, en même temps, universelle.»

Lettres rouges

La résidence de Vazemsky se divise en trois champs d’action complémentaires: une «résidence de création» doublée d’un autre pan, «le regard de l’artiste» (textes, photos, images), qui se déroule du 6 septembre 2021 au 11 septembre 2022, et une «résidence mission» du 1er mars au 30 juin 2022 où l’artiste est parti à la rencontre des publics (scolaires, musées, médiathèques…).

Pendant la résidence de création, l’artiste s’est lancé dans un projet de livre d’art, à destination des enfants. À l’aide de cinq lettres en acier, peintes en rouge et formant le mot «ROUGE», il incitait les participants à créer de nouveaux mots et de nouveaux sens en déplaçant les lettres dans des endroits précis, les anagrammant, tels «orgue» (dans une église), «orge» (dans un champ) ou «ogre» (dans le château d’Esquelbecq).

Pendant la résidence de création, l’artiste s’est lancé dans un projet de livre d’art, à destination des enfants. À l’aide de cinq immenses lettres rouges en acier constituant le mot «ROUGE», il crée de nouveaux mots, cinq lettres prenant sens selon les lieux: «orgue» (dans une église), «orge» (dans un champ) ou «ogre» (dans le château d’Esquelbecq). Les lettres sont déplacées sur le territoire, ce déplacement étant en lui-même une performance.

Pendant la résidence mission, les élèves ont pu rencontrer l’univers de l’artiste. En jouant avec des casses d’alphabets de différentes tailles en bois pour mettre des mots sur le paysage, autour des écoles, expérimentant le langage et ses formes graphiques, actées dans le paysage. Une trace photo du geste, du mot écrit par les enfants faisant œuvre. Les enfants jouissaient d’une liberté totale dans le choix des mots qu’ils ont créés. Leur créativité était également stimulée sur le plan graphique, notamment lorsqu’ils ont été invités à jouer avec les formes des lettres pour composer des dessins, bonhommes, chiens, chats… Comme sur la photo ci-dessous, avec les lettres O, W, L et I.

À noter que Dimitri Vazemsky compose depuis longtemps avec ces grandes lettres rouges –le premier mot ayant été écrit à Zuydcoote en 2004, geste artistique grandeur nature fortement influencé par son passé d’écrivain et d’éditeur. Un moyen pour lui de questionner la réalité du paysage augmentée par le mot inscrit. «Je ne sépare pas les zones, écrire, éditer, intervenir artistiquement sur le paysage pour moi sont identiques. Je place les mots sur page comme sur le paysage. Grâce à mes 400 lettres réalisées en 2013, je peux écrire ce que je veux, je suis devenu éditeur sur paysage. Le premier? Avec le Plat Pays, l’horizon a toujours été une ligne d’écriture. Un moyen d’ajouter de la Culture sur la Nature, et d’interroger ce mécanisme, humain. L'art est un outil avec lequel je peux expérimenter mon ressenti et approfondir de nouvelles façons de partager, de rencontrer et d'échanger. Quant au choix du rouge, très souvent la couleur complémentaire dans ces paysages verts, c’est aussi la couleur absente du paysage naturel, très peu de rouge, sauf dans les baies ou le souvenir du sang versé», explique M. Vazemsky.

L’idée des ateliers avec les lettres rouges est d’expérimenter son rapport avec le paysage, et à travers les ateliers, constater comment se construit ce lien avec le paysage, via son histoire, la nature, son esthétique, ses identités pittoresques.

Zone transfrontalière

Le paysage de cette zone transfrontalière ne laisse pas Dimitri Vazemsky indifférent. De quoi donner des ailes à l’artiste lors de la troisième phase de la résidence, le «regard d’artiste sur le territoire». «J’ai grandi dans le pays de Weppes, près de Lille. Cette région a beau se situer officiellement en France, le paysage ici est plats, c’est la Flandre. Et c’est avec ce type de paysage que j’ai construit mon archétype, le paysage premier sur lequel viennent ensuite se construire les autres, un paysage flamand.» Comme en témoignent les noms de certaines communes du coin (Hondschoote, West Cappel, Brouckerque, Quaedypre…), l’histoire flamande à l’ouest de la frontière est omniprésente.

«Le paysage flamand dans le Westhoek est très caractéristique. La proximité de la mer, les immenses fermes, l’abondance de la biodiversité de ces petits ilots fermiers entourés d’arbres, des peupliers et des saules bien souvent, au milieu d’un océan de champs. Il y a une forte identité de paysage au niveau local. On peut néanmoins oser se poser la question: en quoi un paysage est-il “flamand” ? D’abord les matières premières, ici l’argile, est omniprésente: mares, fossés, et briques (rouges en houtland, jaunes en blootland). L'idée de s'inscrire sur le paysage est en partie inspirée des mots, dates écrites, toponymes inscrits en tuiles noires sur les toits des fermes typiques de la région ou sur les murs des maisons portant leurs dates de construction en modénatures de briques, panneresses et boutisses, sur leurs frontons.»

Mais la corrélation entre l’œuvre de Vazemsky et le paysage flamand dépasse largement le strict cadre visuel. «Ce paysage est riche d’une longue histoire. Il a été déchiré par la guerre. Quand j’ai grandi dans les Weppes, les histoires hantaient les lieux sans forme, racontées par les anciens. Plus tard, chaque champ, chaque lieu de massacre, de bataille, a reçu sa stèle, son panneau d’information: “Ici, hier…” Les lettres rouges sont aussi une façon de donner corps à cette histoire et toutes les autres histoires, petites ou grandes,» ajoute Dimitri. «S’inscrire dans le paysage: au pied de la lettre.»

D’où vient le nom de son projet de résidence Comme un horizon flamand? «C’est avant tout un acronyme de l’appellation administrative du territoire, la CCHF. Mais c’est bien plus… L’horizon est omniprésent dans le Westhoek. L’horizon ponctué par un clocher qui donne repère, un nom de village, là-bas une légère montée, Pitgham, Eringhem, Cassel, les monts… J’ai toujours beaucoup travaillé autour de ces concepts de frontières, de limites, de territoire, d’identités, d’histoire… »

Questionnant leur signification, l’artiste se sent investi d’une fonction: collaborer avec d’autres, concrétiser des projets communs. Rendre poreux. Apprendre à se connaître. «J’y vois l’avenir de l’anthropologie. Mélangé à de l’artistique, à ce que je tente de mettre en place, et que je nomme volontiers une anthropoésie. Nous nous observons à travers le spectre de notre propre culture. Le concept de “démarcation” est très fort, comme le symbolise à merveille le Westhoek: séparés par une frontière et une langue, nous nous connaissons peu, mais nous partageons pourtant le même paysage. Un horizon flamand».

Pour en savoir plus sur la résidence de Dimitri Vazemsky, rendez-vous sur le site du projet. Vous pouvez également suivre le hashtag #commecethorizonflamand sur les réseaux sociaux.
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