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Comment «incarner une abstraction»: Anne Teresa De Keersmaeker
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Comment «incarner une abstraction»: Anne Teresa De Keersmaeker

Figure majeure de la danse contemporaine belge et internationale, la chorégraphe et danseuse Anne Teresa De Keersmaeker (° 1960) a souverainement évoqué son parcours, l’évolution de ses créations, ses lignes artistiques dans une conférence prononcée au Collège de France en 2019. Publiée chez Actes Sud, cette conférence aussi riche qu’exigeante revient sur quarante ans de recherches esthétiques, philosophiques, de créations qui ont révolutionné le champ de la danse.

Dans Incarner une abstraction, la chorégraphe propose cinq définitions de la danse qu’elle a mises en œuvre avec sa compagnie Rosas créée en 1983 et explorées au travers de P.A.R.T.S., l’école de danse contemporaine qu’elle a fondée en 1995.

Partant de sa figure de prédilection - la spirale -, elle creuse le noyau central à l’origine de son «désir de danse». Un noyau qui se nourrit d’un questionnement insatiable sur les nombres, la nature, l’anatomie, l’écologie, la pensée orientale, la théorie musicale et qui gravite autour de rencontres marquantes comme Brancusi, JS Bach, Trisha Brown, le vol des oiseaux, Pythagore ou Ann Veronica Janssens. Mais, avant tout, la danse pour Anne Teresa De Keersmaeker n’existe pas sans son nouage intime avec trois partenaires: la musique, les danseurs et la nature. C’est chez le sculpteur Brancusi qu’elle découvre une des premières définitions de la danse qu’elle a explorées: il s’agit, à partir d’un réel donné comme rythme, comme vie et comme chiffre, d’«incarner une abstraction». Dès ses premières chorégraphies (Fase sur la musique de Steve Reich, Rosas danst Rosas…), le lexique d’Anne Teresa De Keersmaeker privilégie la soustraction, la décantation auxquelles on a trop vite accolé le concept de danse minimaliste.

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La danse se situe au point d’intersection entre passion de la géométrie, du nombre et énergie du corps humain. L’attention à la macrostructure, à la «grande forme temporelle» et la construction géométrique d’un espace qui naît des mouvements des corps condensent le choix d’une écriture chorégraphique où prévalent la mathématisation des mouvements et la fascination pour le nombre d’or.

Construit comme une chorégraphie, le traité Incarner une abstraction répond aux grands principes de son art de la danse, à savoir économie, audace, réinvention permanente, rigueur et énergie. On y trouve des figures qui l’ont marquée comme Trisha Brown, le compositeur, musicien et pédagogue Fernand Schirren, les partenaires de ses ballets, Michèle Anne De Mey, Thierry De Mey, l’artiste plasticienne Anne Veronica Janssens... Les quatre autres définitions qu’elle propose de la danse se déclinent comme suit: la chorégraphie comme «organisation du mouvement dans le temps et l’espace; comme défi à la gravité; comme «tourner et faire sauter»; comme célébration de notre humanité.

À partir d’un vocabulaire kinétique scénique (spirales, diagonales, cercles…), de l’importance de la marche, elle interroge les polarités du corps (haut-bas, gauche-droite, respiration-souffle, gravité-envol) et la circulation des énergies.

C’est sans doute la place essentielle qu’Anne Teresa De Keersmaeker réserve à la pensée de l’écologie et à la musique qui compose la basse continue de sa geste chorégraphique. Côté nature, les combats environnementaux, les préoccupations politiques de l’artiste sont intégrés dans une écologie de la danse et non pas illustrés. Côté musique, ses chorégraphies nouent un lien d’amour avec le continent sonore, Bach au centre de la cathédrale, mais aussi Bartok, Mozart, Beethoven, Monteverdi, Brian Eno, Webern, Schönberg, Debussy, Stravinsky, Steve Reich, la musique médiévale, Joan Baez, les Beatles… Davantage qu’inspirer la danse, la musique, surtout la musique classique, délivre un modèle de connexion entre logique et sensible.

C’est pourquoi, écrit-elle, «une très large partie de mon lexique de chorégraphe est directement emprunté à celui de la formalisation musicale».

Enfin, le texte évoque magnifiquement le travail collectif avec les danseurs, brosse les mille et un corps qu’abrite le corps humain (travail des danseurs sur le corps mémoriel, le corps physique, les corps spirituel, spéculatif, politique, émotionnel) et rappelle les grandes conquêtes de la danse contemporaine.

L’esthétique délivrée par Anna Teresa De Keersmaeker au fil de ses créations montre que la danse est une pensée. A la fois une logique et un réservoir d’émotion, une rencontre de l’abstraction et du concret. Une adresse aux spectateurs, qui s’origine dans une écoute de la beauté, de l’intelligence et des lois cachées de la nature.

La puissance et l’originalité du système de pensée chorégraphique déployé par Anne Teresa De Keersmaeker éclatent dans ce petit traité, lequel montre combien l’artiste est habitée par un questionnement perpétuel. Incarner une abstraction nous ouvre des portes que nous pouvons emprunter librement, selon des mouvements sautillantes, circulaires ou en spirale. Comme l’écrit la chorégraphe, «la spirale est une figure géométrique, mais c’est aussi une figure de vie».

Vous pouvez écouter la conférence prononcèe au Collège de France ici.

Anne Teresa De Keersmaeker, Incarner une abstraction, édition bilingue français / anglais, éditions Actes Sud, collection Le Souffle de l’esprit, Arles, 2020, 108 p. (ISBN 9782330137267).
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