Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

Croissants, patates et friandises: se délecter de la langue
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Croissants, patates et friandises: se délecter de la langue

La privation de voyage a été un vrai un crève-cœur pour Marten van der Meulen, à qui ont manqué les saveurs, odeurs et paysages nouveaux qu’offrent les vacances, mais aussi les petites découvertes linguistiques que recèlent les environnements inconnus. «À l’âge de seize ans, se rappelle Marten, j’ai commis l’erreur impardonnable de commander une patate à Bruxelles.»

Je venais de commander des viennoiseries dans une boulangerie de Puerto de Frutos, un quartier touristique de la ville de Tigre, au nord de Buenos Aires. En attendant d’être servi, j’observais la vitrine où étaient disposées toutes sortes de délicatesses et pâtisseries exotiques flanquées d’un petit carton portant leur nom. Il y avait aussi un croissant d’apparence assez classique, désigné du nom de medialuna. Mon regard ne s’y est pas trop attardé, car on en trouvait de pareils dans mon pays.

Puis quelque chose m’a frappé dans ce mot que je venais de lire. Medialuna. Même ma connaissance rudimentaire de l’espagnol me permettait de savoir que luna signifie lune (grâce à la reprise de Hijo de la luna, dans les années 1990). En considérant qu’un croissant a la forme d’une demi-lune, media devait donc vouloir dire «demi». Cette viennoiserie s’appelait-elle tout simplement «demi-lune», en référence à sa forme?

Mais, une petite minute… le mot croissant lui-même me faisait penser à crescent moon, c’est-à-dire demi-lune en anglais. Là, plus de hasard possible ! Et de fait, il suffit d’ouvrir un dictionnaire étymologique pour constater que cette spécialité tire bien évidemment son nom de la demi-lune. L’origine du terme s’est d’ailleurs révélée fort intéressante d’un point de vue historique – comme c’est le cas de bien d’autres délices argentins.

Il m’a fallu passer par une autre langue pour comprendre un aspect d’un mot dans la mienne

Il m’a donc fallu passer par une autre langue pour comprendre un aspect d’un mot dans la mienne. En soi, il n’y a là rien d’anormal. Souvent, il nous faut en effet un peu de distance, de recul, pour estimer une chose à sa juste valeur. Et il existe une activité bien précise qui nous y amène. Combinaison ultime entre environnement nouveau, langue étrangère et liberté de méditer, le voyage offre ce recul.

Pour s’en imprégner vraiment, il faut vivre la langue

Bien sûr, on peut tout à fait découvrir l’origine du mot croissant chez soi, assis devant son ordinateur. Mais pour s’en imprégner vraiment, il faut vivre la langue. Ainsi, ce n’est qu’en visitant un jour la Bosnie-Herzégovine que je me suis rendu compte qu’Herzégovine signifie simplement duché. Et même si, en toute logique, je ne devrais pas être concerné par la guerre frite-patate, étant donné que ma ville d’Utrecht se trouve largement en zone patate, cette question m’occupe tout de même. C’est qu’à l’âge de seize ans, j’ai commis l’erreur impardonnable de commander une patate à Bruxelles, ce qui m’a valu de recevoir un unique bâtonnet de pomme de terre tout mou, sous les éclats de rires alentour. On ne m’y reprendra pas, croyez-moi.

Vivre la langue, c’est bien plus qu’une simple affaire de mots. Prenons par exemple le multilinguisme, auquel je suis régulièrement confronté dans la vie quotidienne, notamment dans le bus où les instructions de bonne conduite dans les transports publics sont indiquées en anglais et en néerlandais. Mais quand je suis en voyage, je me prends à réfléchir à ce genre d’indications. Souvent, en effet, le sens du message diffère légèrement d’une langue à l’autre. Quand, dans le Thalys, il est écrit Verboden te roken en regard de Smoking not allowed, ces deux expressions ont des angles bien distincts. Est-il interdit, ou n’est-il pas permis de fumer ? L’intensité n’est pas la même. Mais la différence reflète-t-elle l’usage dans ces langues ? Dit-on vraiment cela de cette manière en anglais? Serait-ce alors symptomatique du rapport particulier à l’autorité dans différentes langues ou cultures? Ou n’y a-t-il là rien d’autre qu’une perception toute néerlandaise du tact britannique?

Arrêtons-nous un instant sur les langues de ces panneaux, ou même sur celles que nous rencontrons le plus souvent dans l’espace public néerlandais de manière générale: le français, l’allemand et l’anglais. Je comprends bien que ces langues sont dominantes, que nous les apprenons à l’école. Ce sont les langues des pays qui nous entourent, des cultures avec lesquelles nous entretenons d’importants liens socioculturels historiques. Pas de quoi se creuser davantage sur cette question, en somme.

C’était ce que je pensais jusqu’au soir où je me suis retrouvé à l’aéroport de Schiphol et qu’une annonce a été diffusée concernant les deux minutes de silence qui allaient être observées pour marquer la Journée nationale du souvenir. Espérons maintenant que tout le monde comprenne, ai-je pensé, sinon bonjour le malaise. Puis je me suis demandé si ces langues recouvraient bien les connaissances linguistiques collectives des voyageurs qui passent par Schiphol? N’aurait-il pas été utile d’ajouter aussi l’espagnol, l’arabe ou le japonais? Ce qui rendait l’annonce encore plus intéressante était que l’allemand passait en dernier lieu. Était-ce là un geste symbolique? Et existait-il d’autres occasions dans lesquelles l’ordre des traductions est chargé d’une valeur symbolique?

Je veux comprendre chacune de ces friandises linguistiques

J’ai peine à décrire à quel point ce genre de questionnements me réjouit. Dans ces moments, je me sens comme un gamin dans un magasin de bonbons. Mais ce gamin ne porte pas à sa bouche toutes les sucreries qu’il achète, non: chaque nouveau bonbon est placé avec précaution sur son bureau puis méticuleusement examiné. Je veux comprendre chacune de ces friandises linguistiques.

Pour ressortir un autre de ces plaisirs acidulés de son exotique emballage: je faisais un jour du vélo le long du fleuve Torrens (ou Karrawirraparri dans la langue autochtone kaurna), à Adélaïde, en Australie. Presqu’immédiatement, je me suis noyé dans une réflexion sur ce qui fait qu’une rivière est catégorisée comme rivière, car ce cours d’eau devenait parfois un tout petit ruisseau assurément trop mince pour porter ce titre, et pourtant il le portait bel et bien. Mais enfin, pourquoi? En contraste: depuis le début de l’année, je m’astreins chaque jour à ma promenade le long du Vecht à Utrecht. Pensez-vous que là je sois assailli de folles interrogations? Pas le moins du monde.

Quelle tristesse que la crise du coronavirus nous ait empêché de voyager et limite encore nos déplacements. J’en suis terriblement ennuyé. Bien sûr, c’est de la petite bière en comparaison de l’impact effroyable qu’a le virus sur la santé physique et mentale de beaucoup de gens. Relativiser, c’est aussi prendre du recul. Mais tout de même, j’ai tellement hâte de pouvoir à nouveau partir librement en voyage pour me délecter de cette infinie sucette arc-en-ciel qu’est la langue.

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