D’abord regarder: le graveur Charles Donker
L’hôtel Turgot, ancienne demeure du XVIIIe siècle de l’historien d’art néerlandais et collectionneur Frits Lugt, est du 3 décembre 2021 au 3 avril 2022 l’écrin d’une exposition consacrée à Charles Donker. Véritable invitation au voyage, cette exposition nous convie au fil de ses paysages à nous perdre dans la transparence de tons cristallins et dans les infinies variations du noir et blanc des estampes de Charles Donker. Elle nous révèle aussi au travers de ses aquarelles moins connues ses talents de coloriste.
Avec Charles Donker, mais aussi Frans Pannekoek, Gerard van Rooy et Dirkje Kuik, la gravure néerlandaise connaît un renouveau, tout particulièrement à Utrecht.

© G. van der Wal
Les artistes se fédèrent autour de cette pratique et forment une petite communauté qu’ils baptisent De Luis (Le Pou). Ger Luijten, directeur de la Fondation Custodia et initiateur de cette exposition, a poursuivi ses études dans cette cité où le commerce de l’estampe était florissant. Il n’était pas un foyer qui ne compte sur ses murs une gravure, notamment de l’un des membres de ce petit cénacle.
«De Luis, se souvient Ger Luijten, jouait le rôle de relais auprès de galeries soutenues par l’engouement de collectionneurs passionnés.» À Utrecht, la gravure était quasiment un phénomène culturel.
Les années de formation
Six cents: c’est le nombre considérable d’estampes exécutées par Charles Donker, artiste prolifique peu connu en France, bien qu’il figure dans les plus prestigieux musées, notamment le Rijksmuseum d’Amsterdam et le Metropolitan Museum of Art
de New York. La Fondation Custodia qui l’accueille compte également plusieurs œuvres de lui.

© Fondation Custodia - collection Frits Lugt
Né en 1940 à Utrecht, Charles Donker est à n’en pas douter un artiste du septentrion se situant dans la lignée d’illustres graveurs. D’abord mosaïste, le jeune élève de l’École royale des Beaux-Arts de Bois-le-Duc se tourne dès 1959 vers la gravure. Déjà talentueux, mais pas encore libre de toute influence, il est sensible à l’expressionnisme allemand. Ses xylographies sont envahies de plages sombres, qui laissent peu de place à la lumière. Les entailles brutales du bois en indiquent toute la violence intérieure. On passe sans transition du noir au blanc du papier, dans des paysages dramatisés qui ressemblent à d’opaques nocturnes. Cet expressionnisme persistera jusqu’à la fin des années 1960.
Le paysage au cœur de l'œuvre
Le graveur expérimente ensuite les ressources de l’eau-forte qu’il aime associer à l’aquatinte qui creuse de sombres sillons. Rapidement, son œuvre connaît l’embellie d’un climat qui illumine ses gravures. La nature l’inspire et colonise son quotidien à partir de 1970, quand il acquiert une maison forestière à proximité de la forteresse de Rhijnauwen, non loin d’Utrecht.
À ce jour il n’a pas encore épuisé les variations changeantes de la campagne environnante. Les bocages, les haies, les arbres et enfin les plaines à perte de vue régissent ses compositions de leurs lignes orthogonales. Elles se multiplient et quadrillent l’espace lorsqu’à partir de 1980 ses regards se portent sur les polders de la région de Breukeleveen. «J’ai fait beaucoup d’eaux-fortes du paysage qui borde l’atelier. Il y a une haie et, derrière cette haie, une nouvelle rangée d’arbres.»

© Fondation Custodia - collection Frits Lugt
Paysage de Groningue: Hoog Wattum (1972) nous restitue ce vaste horizon du plat pays composé «d’un ensemble de lignes horizontales avec des prairies au milieu. J’aime les choses droites, équilibrées, horizontalement ou verticalement», explique le graveur dans les pages du catalogue.

© collection Ger Luijten
Au-delà de ses paysages de proximité, Charles Donker explore le monde. En 2001, ce sont les Pyrénées catalanes ou l’Ardèche en France. En 2009, il immortalise les nuages d’un ciel d’orage dans le Suffolk en Angleterre. Avec Barque à Waniewo, Pologne (1992), il nous transporte dans la région marécageuse de Biebrza et en 2009 dans la vallée de la Houla en Israël.
L’Amérique du Sud marque une rupture par l’exotisme des forêts péruviennes (Forêt de nuage: arbres dans la forêt tropicale près d’Utuana, Équateur, (2003)). Dans ses carnets de voyages, l’Equateur est le théâtre d’une explosion de couleurs liquides insoupçonnables chez ce graveur. À la Fondation, on découvre ses talents d’aquarelliste. Charles Donker dialogue de nouveau avec les plus avant-gardistes de l’histoire de l’art. On songe aux Britanniques, à Constable et à Turner. Comme eux, il voyage avec ses pinceaux, sans jamais s’éloigner de la nature qui règne en maître.
De l’infiniment grand à l’infiniment petit
Avec la Jeune chouette hulotte, impossible de ne pas rattacher Charles Donker à toute une lignée de graveurs septentrionaux, et au plus grand de tous, Albrecht Dürer, auteur lui-même de Jeune chouette hulotte, aquarelle conservée à l’Albertina de Vienne.

© Fondation Custodia - collection Frits Lugt
Dans l’esprit des naturalia
qui à la Renaissance recensaient les curiosités de la nature, Donker réalise de véritables portraits de coquillages, de fleurs, de panicules et de pommes de pin. En miniaturiste, il détaille le plumage d’un oiseau, les écailles d’un poisson ou le duvet invisible du salsifis des prés. Il individualise un crabe ou un lièvre abattu avec une précision d’orfèvre, à la manière de Dürer, tant la pointe s’affine. «Quelque part au-delà de ces coquilles, on a bien sûr affaire à la mer, dit Donker, … [au] murmure, [à] la lumière. Il me semble que c’est aussi ça qui rend un tel objet si attrayant. Autrement dit, c’est tout un univers. C’est ce qui me fascine.»
Résolument d’après nature
«Je ne sais pas être ailleurs que dehors, j’ai besoin de voir le ciel, d’entendre le bruissement des arbres, de regarder les oiseaux voler ou de ressentir le silence absolu de la nature. Je serais affreusement malheureux si je ne pouvais plus sortir.» D’un geste sûr, il lui arrive même de dessiner directement sur la plaque vernie, matrice de ses gravures qu’il reprend dans son atelier, le même depuis quarante ans. L’artiste travaille sans dessin préparatoire, comme s’il refusait toute distance entre la nature et sa représentation.

© Fondation Custodia - collection Frits Lugt
«L’expérience personnelle de la nature, écrit l’historien de l’art Peter Hecht, est toujours très présente dans le travail de Charles Donker. De même que l’émerveillement qu’il ressent vis-à-vis de ce qu’il voit – toujours regarder comme si c’était notre premier jour sur terre.»
D’abord regarder: Charles Donker, du 3 décembre 2021 au 3 avril 2022, Fondation Custodia, Paris.
Le catalogue de l’exposition, publié par la Fondation Custodia, contient des textes de Jan Piet Filedt Kok, Ger Luijten et Gijsbert van der Wal.