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«De afwijking» de Dries Muus: drame faustien sur un terrain de football
© Glen Carrie / Unsplash
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compte rendu La première fois
Littérature

«De afwijking» de Dries Muus: drame faustien sur un terrain de football

De afwijking (L’anomalie) est un beau roman d’apprentissage du trentenaire Dries Muus. La construction de ce récit qui se déroule en banlieue, dans le milieu du football, est particulièrement habile.

Sport et littérature sont visiblement une combinaison difficile. Cette dernière décennie, de très bons essais ont été écrits sur le cyclisme et le football, notamment sous l’influence de magazines de qualité tels que De Muur, Bahamontes, Hard Gras et Staantribune, qui publient des reportages approfondis sur la culture du sport, souvent rédigés par de belles plumes aux ambitions littéraires, ou par des journalistes manquant d’espace dans leurs médias traditionnels pour publier ces histoires plus fouillées.

Mais en littérature, en tout cas dans le domaine néerlandophone, le sport reste un laissé-pour-compte. C’est étrange, car le monde du sport se prête admirablement au drame, avec ses luttes impitoyables, ses ambitions démesurées, ses joies débridées et ses cuisantes déceptions. Bien sûr, il y a le classique absolu De Renner (Le coureur) de Tim Krabbé, qui, en tant que joueur d’échecs, a beaucoup d’affinités avec les états d’âme et les tracas d’un sportif. Et plus récemment, il y a eu le splendide premier roman de Peter Zantingh, Een uur en achttien minuten (Une heure et dix-huit minutes), même si le monde du football n’y joue qu’un rôle de second plan.

Il en va autrement dans le premier roman de Dries Muus, né comme Zantingh en 1983 et critique littéraire pour le quotidien néerlandais Het Parool. Même si des thèmes similaires sont abordés, Muus accorde une place plus importante au football. Le football est en effet toute la vie de Mattias Groen alias «Matty», un «buteur né», un adolescent qui n’a de cesse de devenir footballeur professionnel.

Même si toute l’histoire tourne autour du passage à l’âge adulte de Mattias, le jeune garçon n’est pas le seul protagoniste de ce roman. Dès la première scène, lors des pronostics, nous faisons la connaissance d’Albert de Leeuw, l’entraîneur de l’équipe junior du club professionnel Achilles. Albert de Leeuw sait qu’il est un peu ringard, que ses méthodes d’entraînement et ses techniques de motivation ne sont pas des plus modernes, mais lorsqu’il voit Mattias dribbler, il rêve d’une dernière occasion de préparer une pépite pour la première équipe. Alors oui, le travail de ce brave homme sous ses dehors frustes sera terminé. Puis il y a Lize, la mère célibataire de Mattias, qui se débat avec ses problèmes personnels et fait tout ce qui est en son pouvoir pour comprendre et soutenir son fils adolescent.

Après sa performance exceptionnelle contre l’équipe d’Albert de Leeuw, Matty signe un contrat avec le club professionnel. De plus en plus, son rêve semble devenir réalité. Avant le premier match avec son nouveau club, il implore les dieux du football: ils ont le droit de lui envoyer toutes les emmerdes qu’ils veulent, en échange d’une chance dans le football professionnel. C’est le genre d’accord faustien dont on pressent qu’il pourrait mal se terminer.

Après un démarrage difficile, les choses vont de mieux en mieux pour Mattias. Il joue son rôle d’attaquant et enchaîne les buts. Grâce à ses goals, Achilles est en tête, et le garçon frêle et timide qu’est Matty est enfin apprécié et même respecté par ses coéquipiers. Peu importe qu’il soit réservé, différent, moins banlieusard que les autres garçons de l’équipe, le football met tout le monde à égalité. Si tu gagnes, tu as des amis.

Muus a construit son histoire selon les principes d’une soirée foot pleine de suspense

Jusqu’à ce qu’un incident mineur dans les vestiaires mette fin à ce conte de fées footballistique. Non seulement Mattias a gâché toute relation possible avec certains de ses coéquipiers, mais la rumeur engendrée se répand comme une traînée de poudre. À l’école, en visite dans d’autres clubs, par les ragots dans les cours de récréation et sur les réseaux sociaux, par les slogans insultants scandés dans les tribunes, Mattias est constamment rappelé à son anomalie. Le voilà totalement déstabilisé. Malgré leurs problèmes personnels, Albert et Lize essaient, chacun à sa manière, d’accéder à l’adolescent, qui se retranche de plus en plus du reste du monde, jusqu’à ce que même le football ne lui dise plus rien.

Muus a construit son histoire selon les principes d’une soirée foot pleine de suspense: les pronostics, la première mi-temps, la seconde mi-temps, l’après-match. De courts chapitres entraînent le lecteur dans le maelström des pensées de Matty. Par des descriptions justes et précises, l’on voit comment le jeune garçon devient, lentement mais sûrement, fou à lier. Ainsi une personne devient-elle dépressive, et en entraîne d’autres dans sa chute. «Le malaise s’échappe de sous la porte de sa chambre – un gaz qui étouffe lentement sa mère», écrit l’auteur.

Le style de Muus n’a rien de particulier, malgré quelques phrases et observations magnifiques. Par moments, son roman a quelque chose d’un sympathique livre pour adolescents, mais nous fermons volontiers les yeux sur ce travers. Parce que cette histoire est construite avec beaucoup d’intelligence, et certainement dans le final, Muus démontre sa capacité à manier le suspense et à prendre le lecteur à contrepied, pour céder à la métaphore footballistique. En attendant et jusqu’au bout, nous avons vécu avec lui le passage à l’âge adulte d’un jeune garçon aux prises avec lui-même et la vie.

Dries Muus, De Afwijking, Ambo|Anthos, Amsterdam, 2021, 220 p.

Extrait de De afwijking, chapitre 8

La première fois que ça arrive, Matty se dit que c’est à cause de ses goals.

Samedi dernier, il a marqué trois buts contre Dignitas. Après le match, des adversaires sont venus le féliciter, leur entraîneur aussi l’a complimenté, et il y a même un agent qui s’est avancé vers lui. Mais avant que Matty ait pu lui serrer la main, son entraîneur à lui s’est interposé. Il s’en est fallu d’un cheveu qu’il ne jette «le vautour» hors du terrain. Peu après, Matty a entendu deux hommes du club dire que même Ap De Leeuw ne pourrait pas l’empêcher: d’ici deux ou trois mois, un club étranger viendrait prendre le petit. C’est comme ça que ça se passe aujourd’hui.

C’est donc presque logique, le lundi suivant, que Matty se fasse aussi interpeller à l’école. Oui, interpeller. Trois garçons de la filière professionnelle, qui traînent toujours dans le couloir, appuyés contre le radiateur dans leurs blousons d’hiver rembourrés, se poussent du coude quand Matty passe devant eux.

«C’est lui», chuchote le plus petit.

Tandis que Matty poursuit son chemin le plus nonchalamment possible, ils gloussent comme des fans nerveux. C’est donc aussi rapide que ça. Et ce n’est que le début. Certains talents de haut niveau sont même reconnus dans la rue, des comptes de fans leur sont dédiés, il y a des types qui les encensent et des nanas qui s’offrent dans les commentaires avec leur numéro de téléphone et tout.

Matty se promet de garder la tête froide quand il sera au centre de l’attention. Il ne deviendra pas l’une de ces stars du football qui sortent du bus des joueurs avec le regard mort et des écouteurs qui hurlent dans les oreilles, mâchonnant du chewing-gum et ignorant les supporters. Il prendra du temps pour ses fans. D’ailleurs, il a mal commencé. La prochaine fois, il leur jettera au moins un regard. Un petit hochement de tête, un simple bonjour peuvent déjà faire la journée de quelqu’un.

La deuxième fois que ça arrive, sur le chemin de la cantine, il entend son nom de loin. Ce qui est bizarre, c’est que les quatre gars parlent déjà de lui avant de le voir. Lorsque Matty s’approche du petit groupe, ils semblent plus moqueurs qu’impressionnés, comme face à un prof trop mollasse.

«Mattyyy!, crie le plus grand. Comment ça va dans les douches?»

Ils pouffent. Par réflexe, Matty rit aussi. Une main le pousse, un poing le frappe à l’épaule et, tandis que les garçons s’empressent de sortir en criant, Matty poursuit en traînant le pas vers la cantine.

Comment ça va dans les douches? Qu’est-ce qu’il a voulu dire? Est-ce que c’est positif?

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