Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

Publications

Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

En ballon au-dessus des tirs de mousquets et d’artillerie du siège de Paris
Histoire

En ballon au-dessus des tirs de mousquets et d’artillerie du siège de Paris

Le 23 novembre 1870, une montgolfière à gaz transportant cinq hommes à son bord atterrissait tant bien que mal près de la ville belge de Louvain, sa nacelle se trainant à travers champs sur plusieurs kilomètres avant de parvenir à s’immobiliser. La montgolfière avait décollé de Paris trois heures plus tôt, survolant les troupes prussiennes qui assiégeaient la ville. Les Français furent accueillis par les habitants de Louvain et le soir même, leur pilote s’adressait à la foule au Grand Café des Quatre Nations au sujet de la guerre et des conditions dans la capitale française.

Le siège avait commencé en septembre. Les envahisseurs prussiens avaient décidé de vaincre la capitale française par la faim plutôt que par la force. En réalité, les Prussiens avaient déjà gagné la guerre, après l’écrasante défaite de l’armée française à Sedan et la capture de l’empereur Napoléon III, mais la capitale continuait néanmoins à résister, et un groupe de députés parisiens avait mis sur pied un gouvernement républicain de Défense nationale.

Confiné entre les murs de la ville, ce gouvernement provisoire commença à recourir à des montgolfières afin de faire parvenir des nouvelles, des lettres, voire des personnes au monde extérieur. Le plus célèbre passager de ces vols clandestins fut le ministre de l’Intérieur Léon Gambetta, qui parvint à s’extraire de la capitale en octobre pour diriger de l’extérieur la résistance armée contre les Prussiens. Les habitants de Paris avaient la possibilité de payer pour que leurs lettres soient transportées par ballon-poste, et l’embarquement de passagers était parfois autorisé. On peut donc dire que cet épisode marqua le début à la fois des vols commerciaux de passagers et de la poste aérienne.

Les montgolfières à gaz ou à air chaud transportaient des passagers depuis la fin du XVIIIe siècle déjà, mais il n’existait encore aucun moyen de guidage sûr. Voyager de manière prévisible d’un point A à un point B était impossible à l’époque. Pour les Parisiens assiégés, toutefois, s’éloigner le plus possible du point A était déjà amplement suffisant. Tant que le point B ne se situait pas en territoire prussien, le courrier avait des chances d’être distribué et le pilote et les passagers éventuels pourraient continuer leur voyage par des moyens de transports plus classiques. La plupart des 67 montgolfières qui quittèrent Paris au cours des quatre mois que dura le siège atterrirent soit en territoire français non occupé, soit dans des pays voisins demeurés neutres tels que la Belgique ou les Pays-Bas.

Malgré tout, les vols en montgolfière demeuraient risqués et imprévisibles. Le premier défi consistait à franchir les lignes prussiennes postées autour de Paris, idéalement à une altitude hors de portée des tirs de mousquets et d’artillerie. Il fallait ensuite que le pilote arrive à suivre la position du ballon sur une carte, en s’aidant de points de repère tels que des rivières ou des lignes de chemin de fer. Le problème était cependant que la plupart des pilotes volaient pour la toute première fois et ignoraient donc à quoi ressemblait le pays vu du ciel. À la moindre erreur d’inattention, il était pratiquement impossible de savoir où la montgolfière devait se poser. Une boussole n’était pas d’une grande utilité sans point de repère pour s’orienter. Finalement, la seule option qui restait était de héler les passants au sol en priant pour qu’il s’agisse d’amis plutôt que d’ennemis.

La cavalerie prussienne se mit à poursuivre les montgolfières, parfois même jusqu’en territoire inoccupé. Après qu’un certain nombre d’entre elles furent appréhendées, et leurs pilotes capturés et traités comme des espions plutôt que comme des postiers, la décision fut prise de décoller sous le couvert de la nuit, ce qui rendit la navigation plus difficile encore: avec une telle quantité de gaz inflammable au-dessus de leurs têtes, il était bien trop dangereux pour les passagers d’allumer une lampe pour lire une carte. Au lever du jour, le pilote découvrait dans le meilleur des cas un paysage totalement inconnu ou, dans le pire des cas, rien d’autre que l’étendue sans fin de la mer sous la nacelle.

Mais quels qu’aient été leurs sentiments face aux risques encourus, l’expérience de quitter Paris en montgolfière a laissé une forte impression sur tous ceux qui ont entrepris le voyage. Jules Buffet, un officier de la marine aux commandes de la montgolfière l'Archimède, a rédigé un compte rendu saisissant de son vol jusqu’à la frontière belgo-néerlandaise. Il avait décollé de la Gare d’Orléans passé minuit le 21 novembre, transportant à son bord 220 kg de courrier, deux passagers et cinq pigeons voyageurs qui permettraient de ramener des messages vers Paris.

«Tout en surveillant l'ascension de mon ballon, je regardais, émerveillé, le panorama qui se déroulait sous nous; le silence régnait dans la nacelle, et n'était interrompu que par les interjections admiratives qui s'échappaient de nos lèvres. En effet, Paris vu de nuit et à cette hauteur (nous étions à 2000 mètres), a quelque chose de saisissant, les lumières des remparts se réunissent pour entourer la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes brillantes s'entrecoupant les unes les autres; bientôt tout se confondit. Paris ne fut plus qu'une tâche brillante, qu'un point, qu'une lueur, puis tout s'éteignit.»

Alors qu'ils volaient vers le nord, ils ne pouvaient que spéculer sur les lueurs qu'ils voyaient sous eux. S’agissait-il de camps prussiens? Les sillons blanchâtres qui se détachaient sur le sol sombre étaient des routes, tandis que les villes paraissaient esquissées en lignes de feu. «Tout à coup la terre nous parut illuminée: des lueurs rouges, très rapprochées, s'éteignant et se rallumant tour à tour, attirèrent nos regards; des grondements lointains arrivaient jusqu'à nous. C'était, je l'appris depuis, le bassin houiller de Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces lueurs et ces bruits effrayants.»

La nuit s’écoulait ainsi dans une alternance d'ombre et de lumière, jusqu'à ce que l'aube commence à poindre, révélant lentement la campagne en contrebas. Décidant, en accord avec ses deux passagers, que le territoire plat et régulier qu’ils survolaient était sans nul doute la Flandre, Buffet entama sa descente. Alors qu'ils s'approchaient du sol, ils se retrouvèrent soudain emportés à grande vitesse par le vent, et durent remonter en urgence afin d’éviter une maison dissimulée derrière une rangée d’arbres. Enfin, ils atterrirent avec deux violentes secousses. Les paysans des champs avoisinants accoururent vers la montgolfière. Buffet demanda alors où ils avaient atterri, mais il ne parvint pas à se faire comprendre. Après quelques tergiversations, il finit toutefois par obtenir le nom de l’endroit: Castelré, un hameau de la commune néerlandaise de Baarle-Nassau, proche de la frontière belge. Cette nouvelle constitua pour l’équipage à la fois une surprise et un soulagement: en sept heures, ils avaient parcouru environ 400 km.

Buffet dégonfla le ballon avec l’aide des paysans, mais il avait du mal à leur faire comprendre qu’il valait mieux qu’ils éteignent leur pipe lorsqu’ils se trouvaient à proximité de l’échappement de gaz. Entre-temps, les habitants du château voisin d’Hoogstraten (actuel château Gelmel) envoyèrent une calèche pour recueillir les voyageurs intrépides, leur offrant un hébergement jusqu’à ce que le transport vers Turnhout puisse être organisé pour eux et toute leur cargaison. De Turnhout, ils prirent le train pour Bruxelles, puis continuèrent leur route jusqu’à l’avant-poste du gouvernement de Gambetta à Tours.

De la même manière que Buffet avait survolé la Flandre avec un mélange de curiosité et de méfiance, les Flamands avaient suivi la progression de cette étrange montgolfière dans les airs au-dessus d’eux. De nombreuses dépêches télégraphiées à la presse quotidienne rapportaient avoir observé le passage du ballon au-dessus de Lier, Berchem, Deurne et Borgerhout, estimant que celui-ci se dirigeait vers Anvers, après quoi il fut finalement perdu de vue. Son spectaculaire atterrissage a également fait l’objet d’un compte rendu, tant pour son caractère insolite que pour l’apport de nouvelles fraiches en provenance de Paris. Enfin, un correspondant a également écrit à L'Étoile belge pour relater que la montgolfière avait tenté d'atterrir près de Malines, mais que des bruits de tirs avaient dissuadé l’équipage. Il ne s’agissait cependant pas des Prussiens, comme le craignaient les personnes à bord, mais des habitants de la ville d’Hofstade, qui célébraient l’entrée en fonction de leur nouveau maire par des tirs de mousquet.

Les gens de la région étaient déjà au courant que des ballons-poste en provenance de Paris étaient susceptibles d’arriver en Belgique, après une série d’atterrissages ayant eu lieu à la mi-octobre à Béclers près de Tournai, Froidchapelle près de Chimay et Evrehailles près de Dinant. Les journaux locaux étaient truffés de récits plus ou moins pittoresques de ces débarquements. À Béclers, par exemple, la nacelle de la montgolfière s’était retrouvée remplie de pommes après avoir été entrainée à travers un verger. Une fois sur la terre ferme, les Français avaient alors fait le récit de leur périple: ils avaient d’abord été emportés vers Boulogne-Sur-Mer et la mer, avant que le vent tourne et les ramène vers l’intérieur des terres.

L'atterrissage à Evrehailles s'était également déroulé par grand vent, le pilote ayant pris la décision peu conventionnelle de couper les cordes reliant la nacelle au ballon à l'atterrissage, laissant ainsi l'une au sol pendant que l'autre s'envolait. Il s’agissait là d’une manœuvre totalement improvisée de la part du pilote qui, tout comme Buffet et de nombreux autres, n’avait jamais auparavant dirigé une montgolfière. Et comme ils ne pouvaient plus rentrer à Paris pour voler à nouveau, il n'y avait aucun moyen de mettre à profit leur expérience durement acquise.

Le pilote ayant atterri près de Louvain était quant à lui d'un tout autre calibre. Wilfrid de Fonvielle était un journaliste scientifique, et un constructeur et pilote de montgolfières expérimenté. Il désapprouvait fortement les vols de nuit depuis Paris: selon lui, aucun avantage potentiel ne pouvait compenser le handicap de voler à l’aveugle. Il organisa donc un vol privé dans le but de faire valoir son point de vue. Il décolla ainsi à 11 heures de l'usine à gaz de Vaugirard, emmenant à son bord trois passagers payants et un copilote. Les autorités françaises refusèrent de lui confier du courrier ou des dépêches, soutenant qu’il allait assurément se faire capturer, et préférèrent les remettre à un ballon-poste officiel qui partait la nuit suivante. Ce dernier s’égara cependant à plus de 1300 kilomètres de là, en Norvège, et perdit toute la correspondance en cours de route.

Quant à la montgolfière de De Fonvielle, baptisée L’Égalité, elle attira certes de nombreux tirs de mousquet en survolant les lignes prussiennes, mais aucune balle ne les atteignit. Être vu faisait d’ailleurs en réalité partie de son plan: «Il est important pour notre grande cause républicaine de montrer que les aéronautes républicains continuent de faire circuler les nouvelles, malgré la présence des armées prussiennes», écrivit-il plus tard. Il affirma également qu’il avait une connaissance exacte d’où il se trouvait à tout moment, et qu’il avait délibérément choisi d’atterrir entre Bruxelles et Louvain, bien que l’atterrissage n'ait pas été des plus élégants. En effet, un vent violent avait projeté la nacelle à travers la campagne, et elle n'avait été arrêtée dans sa course que grâce aux efforts conjoints des paysans qui avaient saisi les cordes d’amarrage, l’un d’eux utilisant même sa faucille pour couper dans le ballon afin de laisser s’échapper plus rapidement le gaz.

Des ballons-poste continuèrent de quitter Paris au cours des mois de décembre et janvier, avec deux atterrissages aux Pays-Bas et un en Belgique. Le vol de la montgolfière Steenackers du 16 janvier fut particulièrement mouvementé: il avait été vu survolant Bruxelles et Anvers dans la matinée, mais le pilote, ayant sous-estimé leur vitesse, pensait qu’ils se trouvaient toujours en territoire occupé. La vue de la mer lui fit cependant rapidement faire demi-tour. Le pilote et son unique passager parvinrent à sauter hors de la nacelle avec l’un des sacs de courrier, tandis que l’autre se faisait emporter par la montgolfière, désormais sans pilote.

Ils avaient atterri près de Harderwijk, au bord du Zuiderzee (Pays-Bas). Le jour suivant, des pêcheurs de la région s'aventurèrent en traineau sur la mer gelée à la recherche de la montgolfière perdue. Ils la retrouvèrent prise dans la glace près de l’ile d’Urk et parvinrent à la ramener ainsi que le courrier égaré sur la terre ferme.

Paris se rendit finalement aux Prussiens le 28 janvier 1871. Dans les années qui suivirent le siège de Paris, le vol en montgolfière et son développement suscitèrent de nombreuses discussions, en particulier sur son usage à des fins militaires. Les travaux portant sur de nouvelles méthodes de pilotage, commencés durant le siège, furent poursuivis et, quelques années plus tard, les premiers «ballons dirigeables» prirent leur envol.

S’inscrire

S’enregistrer ou s’inscrire pour lire ou acheter un article.

Désolé

Vous visitez ce site web via un profil public.
Cela vous permet de lire tous les articles, mais pas d’acheter des produits.

Important à savoir


Lorsque vous achetez un abonnement, vous donnez la permission de vous réabonner automatiquement. Vous pouvez y mettre fin à tout moment en contactant philippe.vanwalleghem@onserfdeel.be.