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En quête de changement et de sens
© M. Bonajo - ARINCI.
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En quête de changement et de sens

L’art de Melanie Bonajo

Par son approche multidisciplinaire, Melanie Bonajo crée des images montrant comment il est possible de penser et d'apprécier la vie "autrement".

Melanie Bonajo (° 1978) a largement dépassé le statut d’étoile montante qu’elle avait déjà atteint quand je l’ai connue, avant l’exposition rebelle. Art & Feminism 1969-2009 à Arnhem, il y a longtemps maintenant. Son œuvre est perturbante, désarmante et surtout, malgré la critique sociale qui la sous-tend, légère et contagieuse. Bonajo compte de nombreux admirateurs, de tous âges, et son œuvre inspire les plus jeunes artistes. Les spectateurs de ses films demeurent concentrés jusqu’à la fin, éclatent plus d’une fois de rire et «s’éprennent un peu plus du monde». Sa présentation solo The Death of Melanie Bonajo. How to unmodernize yourself and become an elf in 12 steps au Bonnefantenmuseum de Maastricht en 2018 n’a reçu que des critiques élogieuses. À l’heure où je rédige cet article, elle figure sur la liste retenue pour le prestigieux prix Nam June Paik Award 2018.

Non sans une bonne dose d’humour, Bonajo partage avec nous son inquiétude sur notre société qui, si nous ne faisons rien, court à sa perte, sur la relation entre les individus, sur les vieux clichés sexistes, sur la distinction entre nature et culture, sur la société virtuelle, dans laquelle nous évitons les contacts physiques et laissons l’intelligence artificielle s’implanter dans nos corps. Bref: sur l’homme ou la femme qui, à travers ses modèles de consommation, s’éloigne physiquement et mentalement de soi-même comme de la nature.

Melanie Bonajo ne s’attarde pas au caractère catastrophique d’une situation pour prouver à quel point elle est lamentable, mais crée des images montrant que la vie peut être vécue autrement. C’est une artiste activiste qui ne s’intéresse pas seulement à l’existant mais donne aussi à travers son œuvre à penser autrement. «Je veux faire de la place dans la tête des spectateurs», dit-elle. Elle entend faire basculer notre regard sur la réalité: «Une bonne dose d’humour aide à sauter le pas».

Des performances live déjantées

Melanie Bonajo est née à Heerlen, ville du Limbourg néerlandais. Elle a grandi dans une famille aimante de cette région minière, où son grand-père, originaire de Slovénie, avait trouvé du travail comme mineur. Avec son frère, elle joue dans un groupe musical. Fascinée par les costumes de théâtre, elle s’inscrit dans la section mode de la St. Joost Academie, à Bréda, où on lui fait savoir au bout d’un an qu’on «veut bien croire à sa folie» mais qu’elle «ferait bien de prendre d’abord une année de réflexion» . Bonajo voyage en Asie du Sud-Est et en Nouvelle-Zélande, travaille ça et là pour subvenir à ses besoins et découvre des communautés alternatives.

À son retour, elle entame des études en mode à la Rietveld Academie d’Amsterdam, où elle est «sauvée» dès la première semaine par son professeur, Willem van Zoetendaal, qui décèle dans ses travaux photographiques une spontanéité particulière. En 2002, elle sort diplômée en design photographique. Ses photos sont publiées par de nombreuses revues et font partie de ses installations et vidéos. Elle fait également fureur avec des performances en direct complètement déjantées. Bonajo est directrice artistique de la revue d’art Capricious Magazine, se produit avec son groupe ZaZaZoZo, organise des manifestations autour de la musique pop et des arts plastiques, s’intéresse enfin avec le collectif Genital International à des questions féministes, à l’égalité sociale, et à «notre Terre».

Les objets dominent la vie

Pour Melanie Bonajo, photographier, filmer et faire des performances représentent des moyens d’explorer la vie et d’en faire l’expérience avec ses propres limites et celles des autres. Dans ses premières photos, les relations de la vie quotidienne sont le point de départ de mises en scène qui, aussi ludiques qu’elles soient, confinent parfois à l’absurde. C’est plus par un idéal de sincérité que par une volonté de dénonciation qu’elle montre dans son œuvre un réel plaisir à décrypter les clichés. Pour la série de photographies Action Heroes (2007) Bonajo convainc sa famille, ses amis et ses connaissances de prendre sans honte ni pudeur les poses les plus extravagantes. La photo Multi-Colorful Society apporte une touche humoristique au débat sur la diversité culturelle : dans une pièce, les membres d’une «famille» posent côte à côte sur un banc, si unis dans leur façon de se tenir et si différents par leurs visages rouges, blancs et verts.

Dans la série Furniture Bondage (2007-2009), des amies de Melanie posent nues dans des mises en scène inconfortables: elles sont attachées à leurs appareils ménagers et autres ustensiles domestiques. L’artiste n’a pas pour intention ici de tourner en dérision le rôle stéréotypé de la femme au foyer. Les figures féminines hybrides sont une hyperbole de la représentation dans la mode et les médias des femmes, dont le statut découle de leur corps parfait et séduisant et de leurs objets de luxe. Bonajo veut perturber la domination de la technologie et du matérialisme dans notre société occidentale. Les objets dominent la vie au lieu que la vie domine les objets. L’absence de vie a pénétré la vie elle-même. Statut, image et identité sont déterminés par nos biens de consommation, par ce que nous possédons. Dans le même temps, toutes ces choses empêchent l’individu de communiquer avec ses semblables. Avec pour conséquence l’aliénation et la solitude.

Une chamane contemporaine

Melanie Bonajo explore non seulement l’aliénation des individus les uns des autres, mais aussi l’aliénation par rapport à la nature. Partant de sa fascination pour les processus invisibles qui influent sur la réalité, elle puise dans la spiritualité, l’ésotérisme et le mysticisme.

Depuis 2007, elle «recrée» des rituels dans l’intimité de la nature ou lors de performances en direct. Telle une chamane contemporaine, elle chasse les démons matériels qui nous vident de ce qui est spirituel en nous, pour rétablir ainsi notre lien avec la nature1. Bonajo organise des ateliers (photographie d’esprits, rituels de transe, séances avec des bols tibétains). En 2007, Melanie Bonajo et Kinga Kielczynska ont «ressuscité» dans la forêt primaire de l’est de la Pologne une secte qui renonce à la modernité. Ses membres ne descendent pas d’animaux, mais de plantes. Déguisés en esprits végétaux de la forêt, ils se déplacent dans la nature pour inverser l’évolution: future regress.

L’artiste veut nous (spectateurs ou participants) faire prendre conscience de notre relation perturbée avec la nature, mais espère aussi que ses «mises en scène» ont un effet thérapeutique, comme dans la performance Opera for Glossolalia: Demons, Devils, Angels, Monsters and Other Intermediate Beings (2009) au Stedelijk Museum Bureau Amsterdam.

La vidéo Manimal (2012) présente des cadres supérieurs en costume-cravate. La question de savoir où ils peuvent faire des profits ne les mène pas au bureau ou à la Bourse, mais à une grange de ferme dans laquelle, entre les ballots de paille, ils caressent avec amour des marmottes, des lapins et des poules.

Tout aussi désopilante est la performance Genitalpanik. An Event for Equality (2012) au centre d’art contemporain De Appel, à Amsterdam. Il est demandé aux hommes et femmes convoqués en groupe de mettre de côté leur pudeur. À l'instar de la fameuse performance Aktionshose: Genital Panik (1968) de l’artiste autrichienne féministe Valie Export, les participants, dont Melanie Bonajo, découpent leur pantalon à l’entrejambe. Au lieu d’avoir une arme devant un pubis exposé aux regards, comme Export qui lors d’une performance non annoncée dans une salle de cinéma porno avait semé la panique parmi les spectateurs, hommes et femmes dévoilent des entrejambes peints de couleurs vives «innocentes». Bonajo veut dépouiller les parties génitales de leur connotation sociale et sexuelle et transformer notre regard passif en un regard actif, dénué de préjugés.

Malgré l’accueil positif fait à son œuvre, Bonajo voit aussi que l’humour et le choix de ses protagonistes (femmes, personnes âgées, enfants et animaux) l' excluent de l’ordre artistique établi, sérieux et intellectuel.

Lors d’une résidence artistique à New York en 2014, Melanie Bonajo rencontre des âmes sœurs qui, comme elle, veulent casser la pensée binaire. L’événement phare est Night Soil, qu’elle organise avec Bunny Michael. Avec une musique psychédélique, des projections hautes en couleurs, des costumes bizarres et Mère Nature pour muse, elles créent une ambiance immersive célébrant l’énergie sexuelle et l’union du féminin et du masculin.

Son séjour à New York favorise une approche dans laquelle les diverses disciplines de sa pratique artistique (photographie, installations, ateliers, confection de costumes, performance, musique, mises en scène et prises de vues documentaires) aboutissent à des œuvres vidéo stimulantes. Du point de vue du contenu également, sa fascination pour le féminisme, le genre, la sexualité féminine, la représentation, la façon de consommer et l’écologie se retrouve dans son expression par la vidéo.

Se vêtir est obscène

En dehors des expositions, l’artiste présente son œuvre à travers divers canaux, notamment des publications. Pour compenser la distanciation qu’elle ressent dans les «froides» salles d’exposition, elle glisse dans chaque présentation monographique qu’elle publie un dépliant comportant une reproduction photo que l’on peut afficher chez soi pour réduire la distance entre elle, l’artiste, et le visiteur. Elle aime que son œuvre entre dans la sphère personnelle, à des moments inattendus. En 2014, Melanie Bonajo poste sur YouTube la vidéo Pee on Presidents, une série de quelques centaines de photos représentant des femmes en train d’uriner. Cette série montre comment les femmes, au nombre desquelles des amies et elle-même, sont contraintes dans l’urgence à trouver un endroit pour cela dans l’espace public. Accroupies dans des positions inconfortables, ces femmes, «telles des petites fontaines», reconquièrent l’espace public. Mais ces postérieurs roses vont trop loin pour YouTube. La vidéo, vue déjà 200.000 fois, est retirée. En réaction à cette censure, Melanie Bonajo écrit: «(…) il existe bien plus de problèmes dans le monde liés au port de vêtements qu’à la nudité. Le vêtement est à l’origine de la classification sociale, de la pollution industrielle, de la discrimination, du sexisme, des stéréotypes indésirables et de la micropolitique du linge. Par ailleurs, la gêne devant la nudité brise l’amour de soi et l’amour de l’autre».

Dans des réalisations physiques aussi, qui durent plus longtemps qu’une performance, elle transmet son désir d’un autre monde. S’inspirant de sa rencontre avec des professionnelles du massage tantrique à New York, elle transforme en 2015 la résidence artistique située dans le quartier chaud d’Amsterdam en Temple of Tease. The Institute for Happy Endings for Everybody. Avec Izabella Finch, elle crée dans une ancienne chambre de passe un centre de prise de conscience de la sexualité féminine, avec des ateliers et des groupes de parole. Des posters colorés légendés The Power of Pleasure, Pussy Tutorial Info Centre et Pussy Alphabet laissent perplexe plus d’un touriste du sexe.

L’idéalisme et la dure réalité

Sous le titre Nightsoil (2014-2016), déjà utilisé pour sa performance à New York, Bonajo produit une trilogie vidéo sur le sens de la vie et les modes de vie alternatifs. Dans le premier volet, Fake Paradise, Bonajo crée à travers des rituels avec des plantes et des discussions avec des femmes un «paysage spirituel» d’où ressort une vision féministe de l’ère des perturbations écologiques.

L’idéalisme se dégage aussi de son deuxième film, intitulé Economy of Love, qui met en scène un groupe de «travailleuses spirituelles du sexe» à Brooklyn. Celles-ci voient dans leur travail le moyen de reconquérir leur corps dans une industrie du divertissement dominée par les hommes. Elles veulent ainsi combattre les idées reçues sur la sexualité et l’intimité. Des images de scènes d’affection, de rituels (tantriques), d’exercices corporels et de performances sont accompagnées des voix de ces femmes. Il ressort de leurs commentaires qu’elles considèrent les services sexuels contre rémunération davantage comme une forme de libre disposition de soi que comme un motif de honte. Selon l’une des participantes, le sexe est un moyen de se rapprocher de l’autre (homme ou femme) en vue de profiter ensemble d’une proximité intime, et même parfois de surmonter des traumatismes sexuels. Bonajo donne à voir une image qui parfois déborde d’idéalisme, parfois laisse filtrer la dure réalité, lorsque certaines témoignent de pratiques sexuelles moins agréables.

Dans le troisième volet, Nocturnal Gardening, quatre femmes s’expriment. Elles ont créé des communautés alternatives au cœur desquelles les soins des uns envers les autres, envers les animaux et envers la nature jouent un rôle essentiel. Une femme entretient un «sanctuaire» pour cochons ayant échappé à l’abattoir. En faisant masser les porcs par les visiteurs elle espère que ces derniers éprouveront davantage d’empathie envers les animaux et consommeront moins de viande. Une autre femme exploite une ferme écologique avec des citadins, en majorité afro-américains, qui produisent leur propre alimentation et développent une économie parallèle de troc. Nocturnal Gardening montre comment on peut accélérer le passage de l’anthropocène à l’ère que les Anglo-Saxons appellent sustainocene, caractérisée par la durabilité écologique.

Il est primordial pour Melanie Bonajo que ses vidéos soient présentées dans des espaces correspondant à son travail et dans lesquels les visiteurs se sentent à l’aise. Des tapis et des rideaux transforment le white cube traditionnel des centres d’art en un environnement multicolore, sensuel et intime, dans lequel les visiteurs sont assis les uns près des autres et qui met tous les sens en éveil.

Quel progrès ?

Que nous a apporté le progrès technologique? Fascinée par le «vide spirituel» de sa génération, Bonajo prête une oreille attentive à des personnes très âgées et à des jeunes dans Progress vs Regress (2016). Déguisée en robot qui apparaît parfois à l’image, elle interroge des nonagénaires néerlandais sur le souvenir qu’ils ou elles ont gardé des inventions faites de leur vivant et sur leur rapport à l’ordinateur et au smartphone. Les femmes racontent ce que l’introduction du droit de vote (1919) a signifié pour elles ou pour leurs mères et combien la serviette hygiénique, l’aspirateur, la pilule et la télévision ont changé leur vie. Tandis qu’elles sont filmées en train de parler dans leur fauteuil roulant électrique, un décor virtuel changeant les parachute dans une station spatiale hypermoderne. La seconde moitié du film se déroule dans un gymnase où les jeunes générations discutent de la façon dont de nouvelles technologies comme Internet et le smartphone ont facilité leur vie mais en même temps entravé les contacts physiques entre les gens, ainsi que de l’importance de la proximité et de la solidarité, quel que soit l’âge. La combinaison d’effets graphiques, d’interviews et de mises en scène théâtrales livre des images très prenantes qui traduisent parfaitement la complexité de l’époque actuelle.

L’artiste a la même approche dans Progress vs Sunsets. Reformulating the Nature Documentary (2017). Ce film met en lumière un autre effet du progrès: la chute de la biodiversité, avec l’extinction de la flore et de la faune sauvage, sans compter celle de la sensibilité et de la pensée. Cette fois, ce sont des enfants qui ont la parole et qui, à partir d’images de nature sur Internet ou à la télévision, s’expriment sur les droits des animaux et font part de leur inquiétude en voyant tout ce plastique qui se retrouve dans l’estomac des poissons et des oiseaux. Les nombreux éléments graphiques et sonores, de même que l’alternance rapide des images documentaires et des interviews des enfants, dégagent un portrait saisissant d’une génération qui en veut et est consciente de la menace d’une catastrophe écologique.

Optimysticisme

L’œuvre de Melanie Bonajo incarne un féminisme pleinement assumé. Par son approche multidisciplinaire, elle crée des images montrant comment il est possible de penser et d’apprécier la vie «autrement». Chaque réalisation est un exercice d’ouverture radicale permettant le déploiement d’une vision de la vie qui estompe les limites entre le masculin et le féminin, entre l’esprit et le corps, entre l’homme et la nature. Bonajo présente toujours ses mises en scène et ses performances d’un point de vue optimiste face à la vie, lequel est alimenté à la fois par la connaissance et par le mysticisme. Elle est en effet fascinée par la spiritualité et ce qu’il y a d’imprévisible sous le corset de l’ordre et de la normalité établis par l’homme. Elle s’attache avant tout à l’énergie libérée par la perturbation de cet ordre. En surmontant les oppositions, elle veut trouver un juste équilibre entre le monde invisible et la réalité visible.

Des concepts comme le genre ou l’écoféminisme ont beau avoir trouvé leur place, Melanie Bonajo ne se fait aucune illusion sur la réalité des mœurs de l’establishment artistique. Malgré l’accueil positif fait à son œuvre, elle voit aussi que l’humour et le choix de ses protagonistes (femmes, personnes âgées, enfants et animaux) excluent son œuvre de l’ordre artistique établi, sérieux et intellectuel. Ce qui ne l’empêche pas, justement, de mettre en question ces idées reçues et clichés éculés du monde de l’art.

Actuellement, Melanie Bonajo travaille sur une nouvelle production filmée, une comédie intitulée The Adventures of the Hairy Bush. Dès qu’elle commence à me raconter ce road trip de femmes qui se retrouvent dans un sex-club écoféministe pour faire du strip écolo (strip-tease de concombres), nous partons toutes les deux d’un grand éclat de rire.

La conception de Bonajo rejoint un mouvement important d’artistes féminines qui depuis les années 1960, notamment aux États-Unis, demande à prendre davantage en compte l’écologie: l’artiste hongro-américaine Ágnes Dénes, Helène Aylon, Mierle Ukeles Laderman et le réseau international d’artistes Women Eco Artists Dialog (WEAD, depuis 1996). L’œuvre de Bonajo a également hérité du mouvement spirituel Déesse, qui a inspiré de nombreuses artistes à partir des années 70 du siècle dernier.

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