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Ename : un centre de pouvoir à la croisée du Saint-Empire romain germanique et du comté de Flandre
Histoire mondiale de la Flandre
Histoire

Ename : un centre de pouvoir à la croisée du Saint-Empire romain germanique et du comté de Flandre

1034

Apparaître comme par magie, vivre une ascension fulgurante, atteindre des sommets insoupçonnés et ensuite connaître une véritable débâcle : voilà un récit qui parviendra toujours à nous captiver. Ce récit, les archéologues et les historiens l’ont découvert à Ename. L’histoire se joue au bord de l’Escaut, un fleuve qui, depuis 925, forme la frontière entre le comté de Flandre et le Saint-Empire romain germanique. Sur la rive droite, Ename protège dignement les intérêts de l’empereur. Le lieu est à son apogée aux alentours de l’an 1000 et connaît une aura dont les sources historiques se font l’écho. Ce moment de gloire sera cependant de courte durée. En 1034, un événement inattendu met un frein définitif à cette ascension.

L’histoire d’Ename commence à la campagne et au calme. Au bord de l’Escaut, ce domaine du haut Moyen Âge se compose d’une église à nef unique, d’un habitat agricole, de pâturages, de champs et de bois. Un mariage entre des membres de l’élite nobiliaire provenant de terres lointaines va toutefois bientôt changer le destin de cette colonie rurale.

Le moment décisif a lieu lorsque l’empereur du Saint-Empire Otton Ier offre le domaine d’Ename à la comtesse Mathilde de Saxe, probablement en dot. Mathilde appartient à la haute noblesse saxonne qui réside à la frontière est du Saint-Empire.

Peu après ses premières noces avec Baudouin III de Flandre, décédé en 962, elle se remarie avec Godefroid Ier de Verdun, le fondateur de la maison Ardenne-Verdun, l’un des clans les plus puissants de la frontière occidentale de l’Empire, dont les origines se trouvent dans les territoires bordés par la Meuse et la Moselle. En leur offrant Ename, le but de l’empereur est de les convaincre de construire un centre d’influence qui protégerait et gérerait cette frontière située dans la moyenne vallée de l’Escaut. Quant à la grande distance qui sépare les terres d’origine du couple et Ename, elle ne pose manifestement aucun problème.

Comment cela se déroule-t-il ? En tant que domaine rural, Ename n’a aucun moyen de construire un centre d’influence important. La première étape est donc de rechercher des revenus. Une précieuse source historique nous indique la stratégie mise en place. Il s’agit des Gestes des évêques de Cambrai, écrites aux alentours de 1024-1025 par un vicaire de l’évêque Gérard de Cambrai. Gérard fait par ailleurs partie de la famille Ardenne-Verdun, ce qui rend le texte encore plus intéressant. On y apprend que Godefroid et Mathilde obtiennent la permission de l’empereur afin de construire un port à Ename, d’y installer un marché, d’y exiger le paiement du droit de péage et d’y mener d’autres activités économiques.

Pour ce faire, ils choisissent d’occuper une langue de terre entourée par les méandres de l’Escaut et à l’extrémité de laquelle ils font construire des fortifications. Les fouilles archéologiques montrent par ailleurs que le côté ville est fermé par des douves impressionnantes. La protection, mais surtout le contrôle, de ce nouveau centre économique sont des éléments primordiaux. Afin de renforcer le prestige social du projet, à l’intérieur du bastion, Godefroid et Mathilde font construire une église (l’église Notre-Dame) administrée par des chanoines. À cette époque, la construction d’églises renforce le statut de la noblesse et il est d’ailleurs intéressant de mentionner que Godefroid ne fait pas seulement bâtir une église à Ename, mais très vraisemblablement aussi à Velzeke (l’église Saint-Martin), un ancien comptoir gallo-romain situé à proximité. On peut encore y observer quelques éléments d’origine, comme le chœur occidental.

La transformation d’Ename en centre fortifié s’inscrit parfaitement dans la stratégie des empereurs du Saint-Empire. Dans la seconde moitié du Xe siècle, ceux-ci fondent en effet trois marquisats dont le but est à la fois de défendre la frontière occidentale de l’Empire face aux comtes de Flandre et de maintenir la stabilité interne au sein du territoire. Chaque marquisat est doté d’un chef-lieu bordé par l’Escaut. Les trois villes choisies sont donc Ename, Anvers et Valenciennes.

Ces deux dernières villes étant densément peuplées, il est difficile d’y mener des fouilles qui nous permettraient de mieux saisir ces centres de pouvoir. Ename, aujourd’hui un village, forme une heureuse exception. Après avoir été fouillé par Adelbert Van de Walle durant les années 1940, le site a fait l’objet de profondes recherches multidisciplinaires entre 1982 et 2002. Menées sous l’impulsion de l’Institut du patrimoine archéologique (Instituut voor het Archeologisch Patrimonium, aujourd’hui Agentschap Onroerend Erfgoed), celles-ci ont livré des résultats étonnants. Ainsi qu’on le constate, aux alentours de l’an 1000, Ename évolue et devient un endroit fascinant où la culture est utilisée au service du pouvoir et de l’idéologie. Derrière cette évolution se cache le margrave Herman, le fils de Godefroid et de Mathilde.

À la fin du Xe-début du XIe siècle, Herman entreprend de très nombreux travaux de construction. La matière première est la pierre bleue qu’il fait venir du Tournaisis. Le bastion devient une fortification comme on n’en a encore jamais vu au bord de l’Escaut. Derrière les douves qui ferment le côté ville, il fait ériger une muraille à laquelle est accolée une tour dont les murs font trois à quatre mètres d’épaisseur. Au centre de ce bâtiment de prestige se déploie une résidence qui comprend un complexe de salles monumental ainsi qu’un oratoire. C’est ici que se déroulent les réceptions officielles ou les consultations administratives, et que le droit est prononcé. En dehors des fortifications, Herman fait aussi construire deux églises, respectivement dédiées au Saint Sauveur et à saint Laurent. Un comte qui fait ériger trois églises sur ses possessions, c’est tout bonnement exceptionnel !

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Pourquoi Herman se lance-t-il dans un si vaste chantier de construction ? La réponse est à chercher dans les Gestes des évêques de Cambrai : « Cet endroit [Ename], bien qu’encore relativement récent, était florissant, mais il aurait encore pu l’être plus s’il n’avait pas été attaqué de manière répétée par ses ennemis. » Cette remarque se rapporte aux actions militaires entreprises par le comte de Flandre Baudouin IV afin d’étendre ses terres au-delà de l’Escaut. En 1006, ce dernier conquiert entre autres Valenciennes, le chef-lieu de l’un des trois marquisats. En réaction face aux attaques du comte, Henri II, empereur du Saint-Empire, organise par deux fois une campagne contre la Flandre et se voit à chaque fois contraint d’envahir Gand ; une première fois en 1007 et une seconde fois en 1020.

Après avoir mentionné les hostilités dirigées contre Ename, le vicaire de Cambrai ajoute que le lieu « avait beaucoup souffert sous les ennemis de Dieu, car il se portait garant de la stabilité de l’Empire et de la fidélité à l’empereur », des mots qui renferment tout un programme idéologique. Dans la société de l’époque, pétrie de religion, l’empereur est considéré comme le plus haut représentant de Dieu sur Terre. S’en prendre à l’empereur, c’est s’en prendre à Dieu, devenir un inimicus Dei, ainsi que l’énonce le vicaire de Cambrai. En adoptant une telle position politico-religieuse, les empereurs du Saint-Empire nourrissent l’ambition d’inscrire leur règne dans la continuité du royaume des Cieux du Christ Roi. Et pour parvenir à cette stabilité, la loyauté à l’empereur est une exigence absolue. Vis-à-vis de leur empereur, Godefroid et son fils Herman sont d’une fidélité à toute épreuve !

Il est primordial d’assurer la protection des intérêts politiques et économiques de l’Empire à sa frontière occidentale, c’est pourquoi on fait construire à Ename d’imposantes fortifications dotées d’un prestigieux donjon et d’un palais. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi défendre l’idéologie impériale. À cet égard, les églises sont capitales. Seule l’une des trois constructions a survécu à l’épreuve du temps. Il s’agit de l’église Saint-Laurent, aujourd’hui située dans le centre du village. Des fouilles approfondies et d’importants travaux de restauration menés par Linda Van Dijck et la société Profiel ont montré à quel point ce monument bien conservé témoignait de l’architecture importée en Flandre à l’époque.

Dans cette église, tout se réfère au concept impérial, à commencer par le modèle architectural. Comme à l’église Saint-Martin de Velzeke, vraisemblablement érigée par le père d’Herman, il s’agit d’un bâtiment à plan basilical doté d’un chœur occidental et d'un chœur oriental. Le double chœur est véritablement typique des églises impériales. À Ename, comme à Velzeke, les parties du chœur sont décorées de baies aveugles, ces dernières faisant référence aux édifices de Ravenne, la capitale de l’Empire romain d’Occident au Ve siècle.

Au Xe siècle, Ravenne deviendrait le point d’ancrage des empereurs du Saint-Empire en Italie et les baies aveugles se répandraient dans les centres de pouvoir importants, où elles feraient office de marque impériale. La propagation de ce décor mural issu de l’Antiquité tardive, tel qu’il a entre autres été appliqué à Ravenne, s’intègre à merveille dans la politique impériale qui souhaite restaurer le lustre de l’Empire romain par l’emploi de références architecturales.

Mais ce n’est pas tout. En 330, Byzance devient la capitale de l’Empire romain d’Orient sous le nom de Constantinople et la ville connaît une véritable renaissance du IXe au XIe siècles. Pour les empereurs du Saint-Empire, c’est un pôle particulièrement attractif ; ils n’hésitent donc pas à reprendre des éléments artistiques provenant de cet espace culturel, augmentant leur propre prestige par la même occasion. L’église Saint-Laurent fait donc également clairement référence à Byzance, ainsi qu’en témoignent la partie du chœur occidentale et son autel à deux niveaux, mais aussi les peintures murales redécouvertes lors de la restauration, un cas unique à l’échelle européenne dans un tel contexte ! Dans le chœur oriental, on découvre un superbe Christ en majesté réalisé selon la technique de la fresque avec du lapis-lazuli, une pierre bleue particulièrement chère, peut-être importée d’Afghanistan. Dans le chœur occidental, c’est une Vierge byzantine qui a été découverte, ainsi qu’un fragment de peinture coloré imitant un tissu de soie byzantin où le motif de la couronne impériale semble se répéter. Il ne fait aucun doute que l’on ait fait appel à des artistes (probablement en provenance d’Italie) maîtrisant parfaitement les techniques de peinture byzantine afin de décorer l’intérieur de l’église Saint-Laurent, ce qui prouve une fois de plus le caractère pratiquement impérial de ce lieu de culte.

Comme cela apparaît clairement, les projets de construction entrepris par Herman aux alentours de l’an 1000 ne poursuivent qu’un seul but : prouver de manière évidente sa loyauté à l’empereur. Dans le marquisat, la culture, qui s’exprime par l’architecture, est le moyen de propagande idéal pour promouvoir la gloire et l’idéologie de l’empereur, mais aussi intimider l’ennemi qui se presse de l’autre côté de la frontière occidentale, le comte de Flandre Baudouin IV.

Mais cette phase de déploiement imposante ne dure pas longtemps. En 1025, le vicaire de Cambrai met un terme aux Gestes des évêques ; neuf ans plus tard, Ename perd son rôle de protecteur des intérêts de l’empire. En 1034, Baudouin IV s’empare du bastion de « manière frauduleuse » et le détruit partiellement. Bien qu’Ename ne tombe pas encore de manière définitive dans les mains du comte de Flandre, le déclin est amorcé, ainsi que le prouve la réorganisation du site. Le bastion ayant perdu sa valeur militaire, on se voit contraint de limiter le système de défense à l’église Saint-Sauveur, qui est entourée de douves aux murs fortifiés. Au cours de la période suivante, le site connaît encore de nombreuses complications, puis le marquisat passe définitivement sous le contrôle du fils de Baudouin IV, Baudouin V.

Le nouveau seigneur flamand veut lui aussi clairement manifester sa présence dans cet ancien centre de pouvoir du Saint-Empire. Tout comme le margrave Herman, c’est vers l’architecture qu’il se tourne afin d’exprimer son autorité. L’abbaye bénédictine qu’il fonde en 1063 avec son épouse, Adèle de France, la fille du roi de France, dans les environs directs du bastion d’origine en est la plus belle preuve.

Toutes ces années de fouilles intensives n’ont pas enterré le passé d’Ename, bien au contraire ! Grâce aux dirigeants de la province de Flandre-Orientale, on peut aujourd’hui visiter l’église Saint-Laurent restaurée, le Musée archéologique provincial ainsi que le parc archéologique qui le jouxte, au bord de l’Escaut, et ainsi à nouveau se faire une idée des ambitions développées autrefois par les empereurs du Saint-Empire et les comtes de Flandre à Ename.

Bibliographie
Dirk Callebaut & Horst van Cuyck (dir.), De erfenis van Karel de Grote 814-2014, Tielt, Lannoo, 2014.
Marina Vicelja (dir.), Swords, Crowns, Censers and Books, Francia Media – Cradles of European Culture, Rijeka, Faculty of Humanities and Social Sciences University of Rijeka, 2015.
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