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«Entre pierres, bâtons et univers»
Série: Mon livre flamand préféré
littérature

«Entre pierres, bâtons et univers»

«Le Paradoxe de Francesco» de Stefan Hertmans

Les poèmes du recueil «Le Paradoxe de Francesco» de Stefan Hertmans interrogent le présent depuis le lointain passé.

Métaphysique, sensuelle, à la croisée de la «musique des formes» et de la musique du voyage, la poésie de Stefan Hertmans (° 1951) élit le dialogue avec des grands morts érigés au rang de vivants en passeport vers l’ailleurs. Un ailleurs géographique mais aussi mental que le recueil de poèmes, de récits et d’essais Le Paradoxe de Francesco explore au fil d’une création animiste. «Hommage au regard qui pouvait rendre les choses vivantes»: la phrase qu’il consacre à Cézanne se dresse comme un autoportrait. Le paradoxe de l’art, de la poésie se décline comme la contemporanéité entre figures, lieux du passé et présent. Dans une veine proustienne, la magie des êtres naît du sortilège des lieux.

Aux côtés de Gracq, Stefan Hertmans est non seulement l’herméneute des paysages, des villes, mais l’aède au regard de géographe. Dans son arpentage des territoires intimes et des lieux géographiques, ceux du midi de la France en particulier, la quête se nourrit d’intercesseurs - Cézanne, Pétrarque, Nijinski… - dont elle explore les univers. Que ce soit le regard de Cézanne qui décompose le réel afin de le reconstruire ou la vision extatique de Nijinski emporté dans une sortie de soi qui le brisera, l’œil s’avance comme le souffle qui relie le monde et la pensée même si «les mots et les choses vivent en se tournant le dos». Le regard que la montagne pose sur nous précède notre conscience de la regarder.

Sa poésie serrée, compacte, verticale aurait dit Roberto Juarroz, interroge le présent depuis le lointain passé, entre fuite des dieux et saisie d’un «peu de temps à l’état pur» (Proust). Comme une rivière, elle sort de son lit pour donner abri à ceux qui, tels Nijinski, Nietzsche, Lenz, Robert Walser, Trakl, se sont extraits de leur corps. Pèlerinage dans les strates médiévales du village de Monieux, dans les pas de Goya, Char, Carpaccio, le poème ouvre les portes d’un retour, de retrouvailles avec le disparu. Adepte des sauts de Nijinski, il bâtit un monde régi par la simultanéité du présent et du jadis. À l’écart de l’affairement vide des contemporains, Stefan Hertmans écoute les âmes errantes du Vaucluse, s’ouvre au mystère des lieux pétris dans le temps, descelle les paroles de la Montagne Sainte-Victoire, les voix des ruisseaux. Compagne de Rilke, Hölderlin, Celan, Benn, sa poésie enjambe les siècles, fidèle à sa « critique de la raison instrumentale », résolument du côté de ce qui excède le concept, le dicible. Archéologie des sensations. Œil spéculatif ou méditatif. Descente à mots nus vers les origines.

Le peintre est un promeneur.

Enroulé dans ses yeux, un chemin brûlant

y sommeille comme un serpent.

Le Paradoxe de Francesco noue poésie et pensée, Gedicht et Gedanke comme Heidegger l’a théorisé, creusant conjointement le massif des sensations, des vibrations de la lumière, des étreintes et l’espace de la conscience, de la réflexion sur les choses. Du rugueux à l’éthéré, le poème circule, courant «entre pierres, bâtons et univers».

STEFAN HERTMANS, Le Paradoxe de Francesco, traduit du néerlandais par Marnix Vincent, Le Castor astral, Bordeaux, 2004.
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