Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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«Ik ga leven» de Lale Gül: Moi c’est Büsra, enchantée
© Annaleen Louwes
© Annaleen Louwes © Annaleen Louwes
Littérature

«Ik ga leven» de Lale Gül: Moi c’est Büsra, enchantée

Le Nouveau centre néerlandais de Paris organise chaque année un atelier de traduction littéraire. Sous la direction d'Isabelle Rosselin, les participant·es mettent leurs efforts en commun pour traduire des extraits d’œuvres récentes d’auteurs et d’autrices néerlandais·es. Pour l’atelier qui s’est tenu en juin 2022, le choix s’est arrêté sur deux ouvrages parus au courant de l’année précédente: De geschiedenis van mijn seksualiteit (L’histoire de ma sexualité) de Tobi Lakmaker (°1994) et Ik ga leven (Je vais vivre) de Lale Gül (°1997).

Entre pamphlet et récit autobiographique, le premier roman de Lale Gül, Ik ga leven, raconte la vie de Büsra qui grandit dans une famille musulmane orthodoxe et entretient en secret une relation avec un jeune Néerlandais.

Ont participé à cette traduction Marc Binazzi, Sofiane Boussahel, Patricia Bronchain, Jennifer Dufraisse, Marcel Harmignies, Philippe Marchal, Sonya van Schalkwyk et Lena Westerink.

Moi c’est Büsra, enchantée

Je suis épuisée, explosée. Deux fois deux heures de trajet par jour, ce temps que je perds entre Bos-en-Lommer et Loosduinen, ça me crève. Juste au moment où je m’effondre sur mon lit, Mamie me dit: «Ta mère a appelé, tu es encore rentrée trop tard, tu ferais bien de la rappeler.»

C’est vraiment très chiant de ne pas pouvoir passer le week-end avec Freek et de devoir rentrer tous les soirs à Amsterdam, parce que je n’ai pas le droit d’aller dormir ailleurs. Il est hors de question que ce soit lui qui vienne. Si je me fais repérer à Amsterdam avec un garçon qui manifestement ne me ressemble pas, mais a des airs franchement germaniques, la guerre sera déclarée et je risque l’excommunication. Ou pire encore: un mariage forcé ou un aller simple pour la Turquie. J’ai entendu pas mal d’anecdotes à ce sujet et j’en ai vu des exemples dans mon entourage, mais j’y reviendrai. Je ne veux pas de ça, donc on va continuer à se retrouver en secret en dehors d’Amsterdam pour le moment. Je n’ai pas d’autre choix: sinon, autant que je déguerpisse.

Quand je ne suis pas à l’université, je travaille chez Albert Heijn ou chez Oresti, un restaurant «grec» tenu par des Turcs, comme tous les restaurants grecs ou italiens de la région. Les week-ends, je les passe chez Freek ou au travail, ça dépend. Je voulais payer mon inscription à la fac, mes livres et autres dépenses, mais aussi économiser afin d’aider mes géniteurs pour le déménagement qu’ils envisagent et que mon père ne peut pas financer avec ses emplois de facteur et d’agent de nettoyage dans les trains, vu que nous voulons remplacer tout le mobilier. Ou plutôt, que nous devons remplacer, parce qu’il tombe en ruine. Mon père pense que je dispose d’énormes réserves financières, car depuis trois ans, chaque fois que j’ai rendez-vous avec Freek, je raconte que je travaille. Il m’a bien fait comprendre que le moment venu il faudra que je lui avance de l’argent, alors il ne va pas me lâcher. Comme cette cagnotte n’existe pas et que la vérité va éclater, je tente de rattraper le retard pour tout de même économiser un peu.

Ma mère est femme au foyer, c’est mon père qui fait bouillir la marmite. Elle n’a jamais travaillé, bien que mon père l’ait encouragée à apprendre la langue et à aspirer à un emploi. C’est inhabituel, souvent les hommes de sa génération interdisent à leurs femmes de travailler, car elles se trouveraient en présence d’autres hommes et ce ne serait pas convenable. Ils sont aussi convaincus qu’une femme doit rester au foyer pour s’occuper de choses de femme. Mais mon père est moderne dans ce domaine. Ou alors il a trouvé que, dans ce cas, la question de l’argent était plus importante, c’est possible aussi. Souvent les principes finissent par céder face à l’argent, le dieu que beaucoup de gens vénèrent en secret, peut-être même sans se l’avouer. L’argent, la violence et les privilèges font fi du droit, de la légitimité et de l’art. Les choix ne se fondent presque jamais sur des principes, mais sont souvent motivés par le pragmatisme. Les émotions et l’argent tiennent les rôles principaux.

Malgré les encouragements de mon père, ma mère a préféré se conformer à un rôle traditionnel; elle est d’avis qu’une femme doit s’occuper de l’éducation des enfants, de la cuisine, du ménage, de la pâtisserie, de la couture et de l’entretien des liens familiaux. Si les femmes se mettent aussi à travailler, l’équilibre de la famille en sera compromis. C’est ce qu’elle a appris à la mosquée. Mon père a baissé pavillon. Ma mère n’a jamais eu autant de temps libre depuis que ses enfants sont grands et que nous menons nos propres vies. En langage populaire, les Turcs diraient qu’elle est comme un marchand de légumes qui, par désœuvrement, se pèse les couilles. Elle a donc récemment commencé à suivre un nouveau cours proposé par Millî Görüs à la mosquée locale. Elle y apprend à lire l’arabe et doit être capable de maîtriser toutes sortes de textes coraniques qu’elle finira par connaître sur le bout des doigts. Elle a trouvé cette occupation plus pertinente que l’acquisition de connaissances profanes ou un travail. De même que cela arrange bien le paresseux qu’on le trouve inutile, cela arrange ma mère que la doctrine lui interdise de travailler. Loin de moi l’idée de suggérer qu’elle est paresseuse, mais elle choisit la facilité. Ce n’est pas la même chose.

Les choix ne se fondent presque jamais sur des principes, mais sont souvent motivés par le pragmatisme

Comme mon père a un emploi non qualifié et qu’il est le seul à subvenir aux besoins de la famille, nous sommes toujours ric-rac, alors que visiblement des voisins ou des membres de la famille qui ne travaillent pas ou qui travaillent au noir en plus de leurs allocations s’en sortent aussi bien que nous, voire mieux. Ma mère avait appris par des voisines que leurs enfants bénéficient d’un accès gratuit à internet, d’une allocation vêtements, et même d’un ordinateur portable aux frais de l’État. Les plus grands obtiennent pour leurs études un prêt qu’ils n’ont pas à rembourser, à condition de décrocher leur diplôme, du fait des faibles revenus du père. Ils touchent également des allocations logement et santé. Certains sont divorcés sur le papier, pour que la femme puisse aussi percevoir un complément financier en tant que mère célibataire ou autre. Comme ça, ils peuvent payer leurs charges fixes et partir en vacances avec l’argent de leur travail au noir et même acheter une propriété en Turquie. Ma mère répète souvent à mon père que c’est de la folie de continuer à travailler sans formation dans ce pays, vu le peu que ça rapporte. Mais comme l’imam local a dit que c’est tricher avec les autorités quand on est en mesure de faire un travail déclaré et que c’est un grand péché, mon père a renoncé.

Je n’ai jamais réussi à comprendre que cette femme m’ait mise au monde. Si je ne ressemblais pas trait pour trait à mon père, j’aurais été intimement convaincue d’avoir été échangée avec une autre enfant dans la couveuse de l’hôpital. Une allochtone impossible à distinguer de moi avec un nom que les médecins auraient trouvé compliqué, difficile à retenir et par une étrange coïncidence très proche du mien, par exemple Bouchra (d’ailleurs moi c’est Büsra, enchantée); du coup, ils auraient interverti par erreur les étiquettes de nos noms. Je ne sais même pas si ça fonctionne avec des noms sur des étiquettes, je dis ce qui me passe par la tête, ne faites pas attention. La seule option encore envisageable est que mon père m’ait engendrée avec une autre femme et que, juste après ma naissance, on m’ait refilé ma mère comme maman, mais cela me semble un peu fort et il ne faut pas sombrer trop hâtivement dans la théorie du complot.

Lorsque les piles de livres, les notes de cours et les feuilles volantes sur mon bureau entrent dans mon champ de vision et que je me rappelle les échéances du lendemain, je sens pour la énième fois que je n’en peux plus de ma vie. Je m’écroule sur mon lit et ferme mes petits yeux. Tout à l’heure je vais me boire trois tasses de café couleur caoutchouc fondu pour accomplir mes tâches académiques.

Dans mon entourage, les personnes âgées ne font pas ce genre de choses, elles ne savent même pas lire, alors s’intéresser à l’art, vous pensez!

Ce matin, dans le train, je me suis retrouvée avec des dames d’un certain âge qui allaient au musée et s’en réjouissaient d’avance. Elles avaient eu du mal à réserver en ligne, apparemment une obligation, et espéraient ne pas être refoulées à l’entrée. C’était très touchant. Elles étaient même maquillées, avaient les ongles vernis, les cheveux teints et bien coiffés. Tout comme la grand-mère de Freek d’ailleurs. Elles étaient pleines de joie de vivre, c’était fascinant, je n’étais pas habituée. Dans mon entourage, les personnes âgées ne font pas ce genre de choses, elles ne savent même pas lire, alors s’intéresser à l’art, vous pensez! Même les moins avancées en âge parmi celles que je connais, comme mes géniteurs, ne parlent que d’Allah, de la mort ou de l’au-delà, et surtout de l’enfer. Elles s’intéressent peu à l’existence terrestre, à ses expositions ou autres manifestations artistiques. Ou aux sciences profanes. Ma mère passe même ses nuits à prier avec son chapelet de toutes les couleurs. Ce collier de perles qu’elle utilise comme accessoire est semblable à sa variante catholique.

J’ai souvent trouvé fascinant que l’on retrouve des aspects de notre doctrine aussi chez les premiers chrétiens, je m’en faisais avant une autre idée, qui n’allait pas plus loin qu’un repas de Noël et les histoires de la Bible que j’entendais tous les lundis matins dans le secondaire. D’ailleurs, on n’en distillait pas de préceptes qui encadrent tous les aspects de la vie. Et parfois la bouleversent. J’ai lu sur Wikipédia que les chrétiens d’autrefois avaient aussi connu une burqa, la longue pèlerine à capuchon. J’avais du mal à croire que les femmes néerlandaises se soient jamais vêtues de cette manière, mais cela m’a donné espoir: apparemment, des transformations drastiques peuvent se produire au sein d’une société pieuse si l’on élève le niveau moyen d’éducation (et l’amélioration d’autres variables comme la réforme, la démocratisation et la sécularisation ne serait pas du luxe). Le changement est possible. Mais ma famille a raté le coche.

La semaine dernière, alors que je m’étais encore levée tôt, je me suis retrouvée dans un compartiment de train entièrement vide à part un monsieur assez âgé qui, bizarrement, avait choisi de s’asseoir pile en face de moi au lieu de s’installer à bonne distance, sur un des autres sièges vides. Il y a dans les trains des règles tacites: on ne s’assied pas tout à côté d’une personne s’il y a de la place ailleurs, et sûrement pas aussi près.

Avais-je l’air d’une réfugiée fraîchement débarquée à qui il faut expliquer les Pays-Bas et les Néerlandais? Je suis née ici, merde! Qu’est-ce qu’il attendait de moi au juste, que je le remercie?

En articulant de façon théâtrale, il m’a demandé comment je m’appelais, si l’on me faisait des commentaires désobligeants sur mon foulard tout en pointant vers sa tête comme si j’étais faible d’esprit. J’ai répondu par l’affirmative, et il m’a recommandé de ne pas m’en soucier, me confiant que sa mère et sa grand-mère portaient également un foulard et que c’était la norme autrefois. D’une certaine manière j’ai trouvé touchante cette remarque non sollicitée, mais je ne savais pas très bien quoi en faire. Avais-je l’air de quelqu’un qui avait besoin d’être aidé par le premier venu tenant à me dire que je n’avais pas de souci à me faire, que j’étais vraiment tout à fait acceptable et que je ne méritais pas des remarques dégradantes. Avais-je l’air d’une réfugiée fraîchement débarquée d’Afghanistan ou d’ailleurs à qui il faut expliquer les Pays-Bas et les Néerlandais? Je suis née ici, merde! Qu’est-ce qu’il attendait de moi au juste, que je le remercie? Il ne pensait tout de même pas que je me sentirais un seul instant inférieure en entendant des commentaires de protozoaires n’ayant rien de mieux à faire de leur vie que de dénigrer une tenue vestimentaire culturelle? Je n’aimais pas ce rôle de victime qu’il venait de m’assigner. J’étais quelqu’un de bien, qui se montrait sous son meilleur jour. La vulnérabilité, ce n’était pas mon truc. Ce monsieur s’était trompé d’adresse.

Il m’était déjà arrivé de me faire insulter. Récemment encore, à la plage de Scheveningen. «On n’est pas en Arabie Saoudite ici, merde, enlève-moi ce foulard!» m’avait crié, au comble de la rage, un monsieur à moitié nu et excessivement bronzé, en état d’alerte maximale. Cela lui sortait des tripes, à en juger par l’agitation profonde dans ses yeux bleu clair perçants. Je ne savais pas trop quoi dire. J’aurais aimé lui répondre: «Oui, je voudrais bien l’enlever, j’étouffe, et je préfèrerais être ici en bikini à me bronzer les nibards, mais je ne peux pas l’enlever, connard!»

Lale Gül, Ik ga leven, Prometheus, 2021, p. 59-64.
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