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«Interstice» de Vanessa Oostijen: l'espace sensible de l'entre-deux
© Willemieke Kars
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La première fois
Littérature

«Interstice» de Vanessa Oostijen: l'espace sensible de l'entre-deux

Dans son premier roman Tussenruimte (Interstice), Vanessa Oostijen raconte l'histoire de Christina et Tom à l'heure des choix : doivent-il donner priorité à leur couple ou à leurs carrières respectives? Ce qui se présente d'abord comme une histoire d'amour plutôt traditionnelle prend rapidement un tournant onirique pour aborder les forces et les dangers de l'imagination.

Extrait 1 (p. 15-16)

Des numéros de téléphone de gens que je ne connais plus. Le visage d’anciennes connaissances. L’odeur du front de Harry. C’est le genre de choses qui me viennent en travaillant. Les jours de grisaille, je me souviens du jour où j’ai vu ma mère pour la dernière fois. Elle venait de se couper la frange elle-même, un centimètre ou deux plus court que d’habitude, ce qui lui donnait tout à coup l’air un peu gauche. Le soleil brillait, elle portait une robe boutonnée jaune pâle avec des bottillons noirs à lacets. Ses bottillons magiques, comme elle les appelait, car elle les avait aux pieds lorsqu’elle avait rencontré mon père.

C’était vendredi matin et elle m’avait amenée à l’école maternelle. Elle avait fait un brin de causette avec le surveillant et une autre maman. Des flashes de notre entrée dans l’école, d’elle qui me lâche la main pour que je puisse accrocher mon sac à dos au portemanteau, qui s’agenouille et me serre dans ses bras, me murmure des mots tendres. Des images muettes, stockées sans le son.

Des années plus tard, mon père m’a révélé qu’elle avait affreusement mal à une oreille depuis plusieurs jours déjà. La douleur était due à un kyste de plus en plus gros dans son conduit auditif. Ce kyste allait éclater, et, ce vendredi soir, alors que mon père faisait des heures supplémentaires, peu après que ma mère m’avait mise au lit et qu’elle prenait un bain à son tour, du pus allait s’écouler doucement dans son cerveau. Le remue-ménage en pleine nuit. Une voix d’homme sérieuse dans la salle de bain, la voix du médecin, ai-je compris plus tard. Un gyrophare bleu clair filtrant à travers le store rose foncé de ma chambre, malgré mes mains cachant mon visage. À ce souvenir succèdent de longs mois de blanc, jusqu’à l’image de mon père revenant du travail dans un nouveau costume – couleur taupe, grand et raide, de toute évidence pas un achat de ma mère. Il ressemblait à un monsieur désormais, plus du tout à mon père.

Extrait 2 (p. 115-116)

Elle entend Tom qui joue toujours de la trompette. Il est loin, dans le coin d’une pièce conique en forme de I. Elle le voit, de façon claire et nette. Il a les cheveux noués en queue-de-cheval par un élastique rouge. Il porte un costume sable. Il est pieds nus.

Tom ne remarque pas sa présence. Il ferme les yeux, tout entier absorbé par la musique. Du pavillon de son instrument sortent des plumes blanches qui volent vers elle. Elle tend les paumes et laisse les plumes glisser le long de ses doigts. Le duvet bruisse à travers la pièce en dessinant des figures fluides – amples, courbes, étirées. Les plumes se rassemblent et se dirigent du même côté, formant un entonnoir ; elle sent son corps suivre le mouvement. L’entonnoir devient sablier, elle tend les bras au-dessus de sa tête, la nuée de plumes se décompose, s’éclaircit, puis s’assemble à nouveau en une spirale qui chavire. Pendant plusieurs minutes, plusieurs heures, peut-être plusieurs jours – nul ne saurait le dire – elle danse avec le duvet.

Elle oblique, disparaît dans un tournant, monte, descend, se redresse.

Dans l’embrasure de la fenêtre ouverte de la cuisine, la gorge-bleue dort debout sur ses petites pattes frêles. Sa poitrine se soulève et s’abaisse doucement. Derrière l’oiseau, l’air du dehors est dense et impénétrable, comme du verre dépoli à travers lequel filtre une faible lueur bleu pâle.

Elle le voit et se précipite vers lui, sur la pointe des pieds. Sans faire de bruit, elle monte sur le plan de travail et s’assied tout près de lui à la fenêtre. La tache blanche sur sa poitrine révèle un minuscule petit trou. Tout doucement, elle passe l’index sur l’endroit nu. La gorge-bleue pousse un profond soupir.

Elle reste un long moment assise à côté de l’oiseau, contemplant Tom occupé à remplir la pièce de plumes avec son instrument. Elle se sent calme, intriguée et heureuse. En terrain familier et très loin.

Vanessa Oostijen, Tussenruimte, Pluim, Amsterdam, 176 p.

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