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«J’ai peur de l’accident» : en route pour la lune avec Eddy Merckx
© NASA.
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histoire

«J’ai peur de l’accident» : en route pour la lune avec Eddy Merckx

Sauf exception, tout Belge alors de ce monde souvient de l'atmosphère qui régnait en juillet 1969. Eddy Merckx remporta son premier Tour de France et, quelques heures plus tard, l'homme mit pied sur la lune. Le parallélisme entre les deux missions est remarquable.

Dans les années 60 du siècle dernier existait une foi inébranlable dans le progrès sans limites. Un homme sur la lune? Ça devait pouvoir se faire. La probabilité d’y parvenir était alors estimée supérieure, en Belgique et au-delà, à la possibilité pour un Belge de jamais encore gagner le Tour de France.

Quand c’en fut fini du mythe selon lequel l’homme, jamais, ne pourrait échapper à l’attraction terrestre, l’humanité devint obsédée par la lune. Le président Kennedy trancha définitivement la question quand, le 25 mai 1961, il lança le programme spatial d’exploration de la lune Apollo.

La course à l’espace entre les États-Unis et l’Union soviétique débute en octobre 1957, quand les Russes lancent leur premier satellite. L’orbite que Youri Gagarine décrit autour de la terre à bord de son Spoutnik confirme l’avance de la Russie.

Le président John Kennedy, qui a connu des moments difficiles avec l’échec du débarquement de la baie des Cochons à Cuba, comprend que la situation ne peut pas perdurer. Le 25 mai 1961, il annonce que «les Américains poseront un homme sur la lune avant la fin de la décennie». Encore une bravade?

La fièvre

Comment réalise-t-on un rêve? En travaillant dur, en y croyant passionnément, en ne laissant rien au hasard. L’inspiration, associée à des litres de sueur.

Le programme américain Gemini fut à la mission lunaire ce que le Giro de 1969 fut pour Merckx: un exercice indispensable. Mais les deux préparations ont failli mal tourner. Lors d’une répétition au sol, la cabine de commandement d’Apollo 1 fut ravagée par un incendie. Trois astronautes périrent. Et pendant le Giro, Merckx fut coincé pour dopage, avec une suspension à la clé.

La lune et le Tour semblaient plus loin que jamais.

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En mai 1969, Eddy Merckx semble, comme l’année précédente, souverain pour foncer vers la victoire du Giro. Mais après un contrôle urinaire positif le 1er juin à Savone, il est exclu de la course et écope d’un mois de suspension. Il peut oublier le Tour. C’est seulement après beaucoup d’insistance que la sanction est levée. Sa grande aventure du Tour peut encore commencer.

Le même mois, un certain Eddy Merckx, alors âgé de seize ans et demeurant à Woluwe-Saint-Pierre, commune située dans la Région de Bruxelles-Capitale, décida de devenir coureur cycliste. Son grand rêve était d’être un jour vainqueur du Tour de France.

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Le 17 juillet 1961, Merckx dispute sa première compétition officielle chez les jeunes. Trois ans plus tard, à Sallanches, il devient champion du monde chez les amateurs. En 1965 il effectue ses débuts professionnels dans l’équipe Solo-Superia et impose tout de suite son empreinte. Lors de sa première participation au Giro en 1968, il laisse tout le monde sur place dans la haute montagne. Le rêve du Tour commence à prendre forme.

De 1903 à 1939, douze des trente-trois éditions du Tour furent gagnées par un Belge, Sylvère Maes étant le dernier de la liste. Mais après la Seconde Guerre mondiale, ce fut un désastre. Le Tour de 1968, au cours duquel Herman Van Springel dut céder le maillot jaune au Néerlandais Jan Janssen dans la dernière épreuve contre la montre, constitua une ultime frustration. Après une traversée du désert de trente ans, Merckx serait-il le grand sauveur?

Le Tour de France de 1969, un parcours de 4 117 km, sans jour de repos, était l’édition la plus difficile depuis la Seconde Guerre mondiale.

Le «traitement de faveur» dont Merckx a bénéficié n’amuse pas certains rivaux. Et l'ordre établi du cyclisme ne regarde pas d'un bon œil ce jeunot ambitieux, bien que, de l'avis général, il ne puisse pas compter sur une équipe au point.

Le Tour de France de 1969, un parcours de 4 117 km, sans jour de repos, est fait pour des concurrents endurants, expérimentés. Un casse-pattes avec les Vosges, les Alpes, les Pyrénées et le Massif central au menu. C’est l’édition la plus difficile depuis la Seconde Guerre mondiale et, pour couronner le tout, on annonce une chaleur tropicale.


C’est seulement le 20 février 1962, plus d’un an après Gagarine, que le premier Américain est mis sur orbite terrestre: John Glenn à bord de Mercury 6. La Nasa effectue alors, coup sur coup, dix vols Gemini. À chaque fois suit une riposte des Soviétiques, ce qui agace énormément les Américains. Le 27 janvier 1967, cela tourne au désastre. Lors d’une répétition à terre avec trois astronautes à bord, un incendie éclate dans la cabine d’Apollo 1. L’oxygène pur active les flammes; quatorze secondes après l’alerte incendie, les trois spationautes sont déjà asphyxiés. Une catastrophe!

Après juste un an d’interruption ont lieu de nouveaux vols Apollo. D’abord sans équipage, et à partir d’Apollo 7, avec des astronautes à bord. On frôle à nouveau la catastrophe avec le module lunaire d’Apollo 11: l’ordinateur fait tilt, l’Eagle parvient de justesse à éviter quelques sommets de la surface lunaire.

L’aventure

Les préparatifs sont terminés. Les nerfs sont tendus, il n’y a plus moyen de reculer. Les protagonistes rivalisent de concentration. Mais ils savent trop bien que, dans ce genre d’entreprise, un accident vous guette dans le moindre recoin.

Tandis que la mission Apollo subit les tests ultimes, le départ du 56e Tour de France est donné le samedi 28 juin 1969. Novice sur la course, Merckx est le grand favori. Silencieux, il se rend - à vélo! - au départ, à Roubaix. Dans quoi se lance-t-il là? La compétition est de taille et féroce, la route semée d’embûches.

C’est avec le même trac que Neil Armstrong, Edwin Aldrin et Michael Collins rejoignent le 16 juillet la gigantesque fusée Saturn V qui va les emporter vers la lune. Leur fréquence cardiaque est au plus haut quand, à 9h32 heure locale, ils quittent, dans un grondement assourdissant, la plate-forme de lancement du Kennedy Space Center. Reviendront-ils jamais sur notre mère, la Terre?

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Tout de suite, Merckx doit renoncer au rêve d’entrer en Belgique revêtu du maillot jaune: dans le prologue contre la montre, Rudi Altig est plus rapide de sept secondes. Mais à partir des Vosges, c’est Merckx qui, en permanence, mène le bal. L’humiliation de la concurrence atteint son comble au sommet du Tourmalet: Merckx démarre et mène jusqu’à son terme une échappée en solitaire de 140 km. La victoire finale ne peut plus lui échapper. À moins que? Merckx reste sur ses gardes. «J’ai peur de l’accident», dit-il. «Un spectateur imprudent peut me faire perdre le Tour. Je suis intérieurement hypernerveux.»

Lors de l’étape finale contre la montre, l’angoisse lui étreint le cœur: il rate le premier virage après le départ, se retrouve contre une barrière mais reste heureusement en selle. Tout pourrait-il encore mal tourner, alors que la ligne d’arrivée est en vue ?

Le 16 juillet 1969, Armstrong, Aldrin et Collins se hissent dans le module de commande au sommet de la fusée Saturn V. Le compte à rebours peut commencer. 6, 5, 4, 3, 2, 1, 0 … tous les moteurs fonctionnent … «Décollage, nous sommes partis!» Le monde entier retient son souffle.

Dans un vacarme assourdissant, la fusée se détache de la plate-forme. Dix minutes plus tard, la vitesse atteint déjà 28 000 km / h et cap est mis sur la lune. En cours de route, le module lunaire doit être positionné, deuxième phase cruciale de la mission après le lancement ; elle est impeccablement exécutée par Aldrin.

Trois jours plus tard, Armstrong et Aldrin détachent le module lunaire de Columbia, module de commandement dans lequel reste Collins. Lors de la descente vers la surface lunaire, tout se passe sans problème, jusqu’à ce que les deux astronautes s’aperçoivent que l’ordinateur les conduit vers un endroit rempli de rochers. Armstrong reprend le pilotage manuel. Pendant ce temps, le carburant s’épuise. «Il ne reste plus qu’une minute, ou bien vous ne pourrez plus revenir», annonce Houston. Le pouls d’Armstrong monte à 160 pulsations par minute.

Le paradis


Qu’est ce qui envahit un homme quand il se trouve sur la plus haute marche du podium du Tour? Ou bien sur la lune? De l’émotion, la chair de poule, une boule dans la gorge? Ou est-il dépassé par ce qui lui arrive?

Le dimanche 20 juillet 1969 après-midi, à Paris, Eddy Merckx pose le pied sur le podium dans le bois de Vincennes. Il est officiellement couronné vainqueur final du Tour. Il a atteint son paradis sur terre.

Au petit matin du lundi 21 juillet, Neil Armstrong pose le pied gauche sur la lune. «Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité», selon ses paroles immortelles.

Le paradis existe-t-il aussi sur la lune?

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Dans le dernier kilomètre, Merckx est encore envoyé du mauvais côté, mais fait finalement irruption, soulagé, sur la piste du vélodrome de Vincennes, sous les acclamations de milliers de Belges venus à Paris vivre ce moment historique. Dimanche 20 juillet, 17h 26’ 14’’, quelques heures avant le jour de la fête nationale belge: Merckx monte sur le modeste podium et enfile l’ultime maillot jaune.

Une vague d’enthousiasme submerge les tribunes. Le plus grand coureur cycliste de tous les temps a planté son drapeau. Une légende est née. Son retour en Belgique est un événement historique, avec une réception au palais royal de Laeken parmi les temps forts.

Environ quatre heures après la victoire de Merckx sur le Tour, à 21h 17’ 43’’ heure belge pour être précis, arrivant de 360 000 km de distance, retentit soudain: «Houston, L’Eagle a aluni!»

Six heures plus tard, Neil Armstrong boucle son «sac à dos» contenant des bouteilles d’oxygène et un émetteur radio. Neuf échelons encore, et il entre dans l’histoire universelle. Alors, la civilisation vit un moment incroyable: une caméra prend l’image d’un homme qui descend prudemment vers la surface lunaire. Six cents millions de personnes regardent de par le monde. Un dernier échelon et …

Lundi 21 juillet - 03h 56’ 20’’ «de notre heure»: Neil Armstrong pose son pied dans la poussière lunaire. Le pas le plus mémorable qu’ait jamais fait un homme. Vingt minutes plus tard suit Aldrin. Une légende est née.

Armstrong, Aldrin et Collins seront, quelques mois plus tard, reçus eux aussi au palais royal de Laeken.

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