Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

La magistrale redécouverte de Pieter Bruegel l’Ancien
© Kunsthistorisches Museum, Vienne
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La magistrale redécouverte de Pieter Bruegel l’Ancien

Dans de rares cas, l’aventure d’un livre se place sous le signe de la magie. C’est cette magie que nous procure l’ouvrage que l’historienne de l’art, écrivaine et essayiste Leen Huet consacre à Pieter Bruegel l’Ancien (vers 1525/1530-1569).

Renouveler l’approche du génie de la peinture et de la gravure de la Renaissance flamande était une gageure. Somptueusement édité par CFC Éditions, l’essai biographique de Leen Huet opère selon un double mouvement. D’une part, il jette de nouveaux éclairages sur un artiste enseveli sous les monographies, d’autre part, à partir des innovations et singularités de la création bruegélienne, il remet en perspective l’art européen.

Étayées par de très nombreuses illustrations, par des focalisations sur des détails des tableaux-mondes, de l’art de la miniature de Bruegel, les analyses redéploient la vie cernée d’ombres du peintre à partir du visible, des chefs-d’œuvre qu’il nous a laissés. En raison de la minceur des archives (journaux, lettres), de la disette du matériau textuel, l’aventure biographique doit s’ancrer quasi exclusivement dans la manne de dessins, de gravures et d’une quarantaine de peintures.

Leen Huet évoque la redécouverte tardive du peintre au XIXe siècle, après deux siècles d’oubli et rend hommage à Fritz Mayer van den Bergh, acteur de cette renaissance. S’intéressant à l’art flamand ancien à une époque où ce n’était guère la mode, il acquiert Margot la Folle, qui revient en Belgique.

Dès l’ouverture du livre, deux réquisits méthodologiques sont posés. Primo, la peinture, celle de Bruegel, est soumise aux caprices, errances et aveuglements de la postérité. Le rôle de Leen Huet au XXIe siècle s’apparente à celui de Fritz Mayer au XIXe. Secundo, les œuvres d’art sont à la croisée des sphères économique et politique, victimes de spoliations. Dans un chapitre, Leen Huet revient sur la spoliation des œuvres par Napoléon et leur restitution après la défaite de Waterloo en 1815, une défaite militaire qui entraîne une victoire artistique: le retour et la redécouverte d’œuvres des «primitifs flamands» des XVe et XVIe siècles.

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C’est grâce au chevalier Florent van Enthorn, grand collectionneur, que la ville d’Anvers retrouve des Rubens, des Van Eyck, des Memling.

Magistral, l’ouvrage se nourrit d’une palette de couleurs, de grilles de lecture multiples. L’histoire de l’art, l’érudition historique, la reconstitution de la vie quotidienne dans les Pays-Bas méridionaux vers 1550, du monde dans lequel Bruegel a grandi, sont au service d’une mise en récit qui, sans sacrifier l’objectivité de l’approche biographique et esthétique, les relève dans le champ de la littérature.

Un nouveau Bruegel

Lorsqu’elle évoque le long voyage de Bruegel en Italie, elle souligne la signature personnelle d’un peintre qui est l’un des seuls artistes à refuser le style italianisant. Qu’elle nous parle du retable perdu de Malines, de l’année où le peintre quitte Anvers pour Bruxelles, qu’elle relève des points communs entre Bruegel et son maître Pieter Coecke van Aelst ou qu’elle dresse l’évolution des sujets, des techniques, du style, Leen Huet nous fait entrer dans les plis de l’invention artistique.

C’est par son talent dans l’«ekphrasis», dans la description détaillée et innovante des tableaux, que nous prenons connaissance d’un nouveau Bruegel. La richesse inépuisable et la beauté insurpassable des Proverbes flamands, de La Chute des anges rebelles, du Triomphe de la Mort, des Jeux d’enfants, du Suicide de Saül, de La Tour de Babel, des Chasseurs dans la neige, des scènes paysannes, des saisons, des paysages témoignent du regard que le peintre portait sur son époque, de la manière dont celui qu’on présentait comme le nouveau Bosch renouvela le motif de la mort et de l’enfer.

Passeuse d'exception

Leen Huet invalide la thèse selon laquelle l’artiste était un compagnon des «Gueux», de la Furie iconoclaste lancée par des calvinistes s’opposant à la politique du roi d’Espagne. L’ouvrage réarticule le bestiaire infernal bruegélien, déniche des symboles, des éléments que le peintre a pris soin de cacher dans ses compositions, il fourmille d’axes inédits comme l’association du personnage de Margot (recrutant au profit de l’enfer) à une géante.

Étudiant la descendance de Bruegel, la dynastie de peintres de talent qui lui succéda, l’inspiration qu’il suscita auprès d’écrivains (Baudelaire, Yourcenar, Maeterlinck…), Huet réveille sa peinture, ses dessins, ses gravures en y glissant l’œil de l’histoire de l’art, de l’érudition et, par-dessus tout, l’œil de la passion et de la voyance. Mon enfance fut illuminée par ma découverte solitaire de Bruegel, un artiste qui n’a cessé de m’accompagner. Cette illumination, Leen Huet l’a approfondie. Sur la barque du temps et des études bruegéliennes, elle compose une passeuse d’exception.

Leen Huet, Pieter Bruegel. La biographie, traduit du néerlandais par Marie Hooghe, CFC Éditions.
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