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L’attrait du français
Série: Perdu dans toutes nos langues
Langue

L’attrait du français

Le français continue à résonner dans l’univers linguistique des Flamands, comme un bruit de fond. On ne vit pas impunément pendant des siècles aux côtés d’une langue, encore moins quand elle a dominé pendant plusieurs siècles votre propre langue.

L'écrivain francophile flamand Bart van Loo dit que chaque Flamand parle encore français dans son subconscient, et le Bruxellois Claude Blondeel affirme à son tour que la frontière linguistique le traverse de part en part. La résonance du français en Flandre me rend très heureux. Je ne saurais me passer, pour tout l’or du monde, de cette présence aux côtés et à l’intérieur de mon néerlandais. Je sais aussi parfaitement que le français a regardé de haut ma langue, ou plutôt mon défaut de langue? Je sais aussi parfaitement que le français, pendant des siècles, a eu une haute opinion de lui-même. Après avoir été la langue de l’urbanité et du raffinement au XVIIe siècle, il est devenu la langue de l’émancipation du despotisme et celle des droits de l’homme, la langue qui, selon les esprits éclairés qui la parlaient, exprimait le mieux l’universalité.

En 1539 François Ier a édicté l’ordonnance de Villers-Cotterets, qui a notamment instauré le français comme langue officielle du droit et de l'administration. Le cardinal de Richelieu, en 1635, a fondé l’Académie française, laquelle a ensuite servi de modèle à toutes les académies de langue dans le monde. L’article 24 de ses Statuts stipule: «La principale fonction de l’Académie sera de travailler, avec tout le soin et la diligence possibles, à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences.» Aujourd’hui encore, quarante «immortels» se réunissent chaque semaine sous la coupole de l’Institut de France, en bordure de Seine, afin de veiller sur la langue française et de remettre sans cesse sur le métier leur Dictionnaire. En 1794, l’abbé Grégoire rappelle dans son Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française «Tout ce qu’on vient de dire appelle la conclusion que, pour extirper tous les préjugés, développer toutes les vérités, tous les talents, toutes les vertus, fondre tous les citoyens dans la masse nationale, simplifier le mécanisme et faciliter le jeu de la machine politique, il faut identité de langage.»

Seule une langue commune, le français, peut devenir la langue de la Nation et de la Raison. Toutes les autres langues sont reléguées dans la marginalité et le folklore. La langue est désormais une affaire d’État. L’idée d’une République indivisible dont la devise est «Liberté, Égalité, Fraternité» ne peut s’accommoder d’un particularisme linguistique quelconque. Il faut élever le peuple par l’éducation dans une seule et même langue.

Seule manière de créer l’égalité pour tous, au XIXe siècle, l’école obligatoire permet progressivement de parvenir à cette standardisation linguistique. Soyons clair: depuis la Révolution, la France applique, de manière implicite mais convaincante, le principe de territorialité. De toutes les langues occidentales, c’est sans doute le français qui a subi le plus les interventions de l’État. L’anglais a beau être aujourd’hui la langue dominante dans le monde, il lui manque, à mon avis, ces interventions, de même que l’autolégitimation ou l’auto-institution consciente du français. Il est vrai qu'il n’en a pas besoin.

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