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Oreste à Gand et à Mossoul : une question de scénario-martyr
© «NT Gent» - St. Blaeske.
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Carnets d'un étonné
Société

Oreste à Gand et à Mossoul : une question de scénario-martyr

Milo Rau est venu à Gand présenter l’Oresteia qu’il a ressortie des fonds de tiroir. Et de quelle manière. Il y est allé fort, et loin. Jusqu’à Mossoul, qui n’est plus qu’amas de gravats et où flotta jusqu’au 9 juillet 2017 l’étendard du Califat.

Vous souvenez-vous de l’Oresteia, l’histoire d’Oreste? Dans la trilogie, représentée à Athènes en 458 av.J.-C., Eschyle a immortalisé la naissance de l’État de droit: comment passer du chaos à la discipline, comment briser la spirale de la violence et faire des clans une communauté.

Clytemnestre assassine son époux Agamemnon, le héros triomphateur de Troie, parce qu’il a, au début du conflit, sacrifié leur fille Iphigénie afin d’obtenir un vent favorable pour sa flotte, qui ne parvenait pas à prendre la mer. Oreste, en bon fils, ne peut que venger son père, ce qu’il fait en tuant sa mère et l’amant de celle-ci. À présent, il est à son tour pourchassé par les déesses de la Vengeance. Il s’enfuit à Delphes et trouve refuge au temple d’Apollon. Les déesses de la Vengeance campent à l’extérieur.

L’impasse. Enfin l’affaire passe en jugement à Athènes. Oreste comparaît devant l’Aréopage, tribunal présidé par la déesse Athéna. Les plaignantes sont les déesses de la Vengeance, les Érinyes. Apollon assume la défense d’Oreste. Réquisitoire, plaidoirie, puis vient le vote. Parité de voix. Athéna offre sa voix à Oreste, qui est acquitté. Les déesses de la Vengeance reçoivent en compensation un asile et un culte à Athènes: les Érinyes se métamorphosent en Euménides, les Bienveillantes.

Sur les plateaux d’aujourd’hui

J’ai vu cette trilogie avec son «happy end» en 1994 à Rotterdam dans une mise en scène de Peter Stein. En russe. Le problème de cette trilogie est son dénouement. Comment les dieux doivent-ils apparaître sur scène? Par l’artifice de l’ironie? Cela commençait déjà avec Athéna, dea ex machina que Stein parachutait sur les planches en élégante trapéziste-paracommando. Elle et Apollon se comportaient de manière désinvolte, détachée et arrogante. Au début, le procès ressemblait à une farce. Comme si Stein voulait montrer que l’État de droit, la démocratie est toujours désinvolture, arrangements en coulisse et magouilles, mais en même temps, grâce à ses compromis, le seul régime qui soit en mesure de bannir la violence. Apollon finit par capturer, au sens propre comme au sens figuré, les déesses de la Vengeance, mais elles bénéficiaient - captives - d’un espace de liberté. La promotion par laquelle elles étaient mises à l’écart leur procurait un petit emploi agréable et l’avantage d’un bien foncier. Le sang du mythe était comme coagulé dans la banalité.

La décision d’acquitter Oreste est évidemment arbitraire. Pourquoi n’est-ce pas Clytemnestre qui a été acquittée? La vérité est qu’il faut arrêter la violence quelque part, et ce quelque part est toujours contingent. Pour mettre fin à la violence, tous les moyens sont bons. Anything goes. Tandis que nous regardions Eschyle en russe, Popper, un défenseur de la démocratie courante, venait tout juste de mourir; la coïncidence était parfaite.

Nous sommes en 2019. Milo Rau est venu à Gand présenter l’Oresteia qu’il a ressortie des fonds de tiroir. Et de quelle manière. Il y est allé fort, et loin. Jusqu’à Mossoul, qui n’est plus qu’amas de gravats et où flotta jusqu’au 9 juillet 2017 l’étendard du Califat.

Pour les critiques, le metteur en scène suisse (°1977) est l’artiste 'le plus influent' (Die Zeit), 'le plus couronné' (Le Soir), 'le plus intéressant' (De Standaard) et 'le plus ambitieux' (The Guardian) de notre temps. Un artiste aux yeux duquel le théâtre doit (de nouveau) avoir un ancrage social.

Le credo qu’il professait dans son Manifeste de Gand, en 2018, était qu’il ne s’agit plus seulement de représenter le monde (adaptation libre de Marx), mais de le changer. Il posait également en principe qu’il n’est pas permis de reprendre les classiques à la lettre, et il ajoutait: «Si, au début des répétitions, un argument - livre, film ou pièce de théâtre - est disponible, il ne pourra excéder vingt pour cent de la durée de la représentation».

Il faisait aussi cette recommandation: “Au moins une production par saison doit être répétée ou présentée dans une zone de conflit ou un pays en guerre, dépourvu de toute infrastructure culturelle ”.

C’est donc dûment prévenus que mon épouse et moi – tous deux, notez, de formation classique – sommes allés voir son spectacle.

L’Oresteia, pour Rau, est un matériel. Est-ce grave? Non. Mais encore faut-il qu’il en sorte un récit cohérent et consistant. Ici, des histoires disparates nous sont contées.

Sur écran vidéo, le spectateur est témoin, tout comme les acteurs en scène, de la façon dont se mettent en place dans une région en guerre les répétitions d’une pièce classique. Celle du prologue, par exemple, où un vigile sur le toit du palais attend la flamme annonçant la victoire des Grecs à Troie et, du même coup, le retour d’Agamemnon dans son pays.

Puis celle, assez expéditive, de l’audience au tribunal d’Athènes avec l’acquittement d’Oreste.

De plus, le récit bascule vers un historique de la région en guerre et de la ville sinistrée elle-même. Avant de se rendre compte de ce qui lui arrive, le spectateur se retrouve devant des images de journal télévisé, un reportage, un documentaire. Les comédiens visitent aussi les restes de l’ancienne Ninive, sur le Tigre, et la mosquée Al-Nouri en cours de reconstruction. Pour comble, on apprend qu’un ferry naviguant sur le Tigre vient de chavirer. Tourisme- catastrophe?

Entre-temps, les acteurs sur scène racontent et/ou jouent en accéléré un synopsis de l’Oresteia. Ce ne sont que des épisodes. Rau ajoute un tableau champêtre: deux époux séparés, avec leurs nouveaux partenaires respectifs (Cassandre et Égisthe), discutent ferme autour d’une table de leur problème. Une des scènes les plus fortes. Mais que vient-elle faire ici? Rau dresse des parallèles: ainsi, dans les images filmées, il demande aux membres du tribunal de Mossoul s’il faut exécuter les combattants de Daech ou leur pardonner: les «juges», cette fois, ne se prononcent pas, ils se taisent. Le metteur en scène fait des amis Oreste et Pylade des amants. Dans le film, nous voyons le toit d’où des combattants de Daech ont jeté des homosexuels dans le vide. Le baiser de la langue que s’échange le couple sur les planches du théâtre gantois est censé exprimer la liberté sexuelle retrouvée, mais, à Mossoul, même une version édulcorée s’est heurtée à l’incompréhension et à la répulsion.

Qu’avons-nous vu, en fin de compte? Le making off de l’Oresteia, pas la pièce elle-même, me fait observer mon épouse. Des répétitions en vue d’une représentation dans une ville dévastée, avec un choeur composé d’acteurs locaux. Avec des musiciens de l’endroit, qui ont pu récupérer dans les caves leurs instruments subtilisés par les combattants de l’État islamique. Avec une déesse Athéna incarnée par une femme qui vit à Mossoul et dont le mari a été abattu par Daech.

Les intentions de Rau sont nobles: ramener l’art dans une ville où les bombardements n’ont laissé debout ni bâtiments ni aucune forme d’art. Rau met un baume au coeur des artistes locaux, réalisateurs, comédiens, musiciens, qui se sont littéralement traînés hors de leurs abris.

Mais on pourra toujours se demander à quoi rime une démarche comme celle qu’une équipe d’un théâtre occidental subsidié effectue épisodiquement dans un pays où toute l’infrastructure est à reconstruire, sans même parler de son infrastructure culturelle. Le constat - «statement», dirait Rau dans son manifeste - est certes pertinent, mais il l’est surtout pour les occidentaux qui ont atterri tranquillement sur place et ont redécollé tout aussi tranquillement. Tourisme ONG?

Orestes in Mosul est par moments spectaculaire, mais ne touche pas vraiment. La pièce montre un peu de tout mais manque de cohérence et ne sait pas quel message elle veut transmettre. Elle dit sans doute beaucoup sur la réalité fragmentée dans laquelle nous vivons, dans laquelle des récits sont juxtaposés, des images montrées sans contexte, et où il s’avère impossible de provoquer une catharsis ou une forme quelconque de conciliation. Et elle ne changera pas le monde. Ambition d’ailleurs illusoire s’il en est.

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