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Parlons un peu skepi
Le fleuve Essequibo © Dan Lundberg / Wikipedia
Le fleuve Essequibo © Dan Lundberg / Wikipedia Le fleuve Essequibo © Dan Lundberg / Wikipedia
Langue

Parlons un peu skepi

Des chercheurs de l’université de Cracovie et de l’université de Stockholm ont découvert d’importantes annotations sur le skepi dans le journal d’un missionnaire du XIXe siècle. Cette langue créole apparentée au néerlandais, maintenant éteinte, était jadis parlée dans la région de l’Essequibo, qui appartient aujourd’hui à la république coopérative du Guyana.

Pour autant que nous sachions, il existait dans les Caraïbes trois langues liées au néerlandais. Aux Îles Vierges américaines (anciennes Antilles danoises), il s’agissait du negerhollands ou créole néerlandais des Îles Vierges, appelé aussi à l’origine «cariole». Cette langue est attestée et étudiée dans de nombreux écrits depuis le XVIIIe siècle. Les créoles de l’actuel Guyana étaient le berbice et le skepi.

Dans le numéro de novembre du Journal of Pidgin and Creole Studies, Bart Jacobs et Mikael Parkvall présentent une nouvelle source d’informations concernant le skepi, qui multiplie pratiquement par deux le nombre de mots connus de ce créole.

Jacobs en Parkvall ont découvert à la Cadbury Research Library de l’université de Birmingham, en annexe d’un journal de 650 pages, une quarantaine de pages pleines d’annotations en différentes langues amérindiennes comme le kali’na ou l’akawaio, mais aussi l’anglais et, effectivement, le skepi.

Essequibo

Bart Jacobs et Mikael Parkvall ne sont pas des inconnus dans le monde des études créoles. Jacobs (Institut d’études romanes de l’université de Cracovie) étudie entre autres l’émergence du papiamento et a décrit, par exemple, en collaboration avec Marijke van der Wal, les plus anciens textes de cette langue découverts dans le corpus des lettres saisies par les Anglais sur les navires hollandais (projet Brieven als Buit, en français Des lettres comme butin, université de Leyde). Parkvall (Département de linguistique de l’université de Stockholm) étudie depuis des années, de manière critique, l’histoire de la formation des parlers créoles, mais s’intéresse aussi, par exemple, à la nature véritable des pidgins et des créoles.

Avant d’aborder la découverte spectaculaire de Jacobs et de Parkvall, je dois dire quelques mots du mystérieux skepi. A la vérité, nous ne savons pratiquement rien de cet idiome. En 1974-1975, le linguiste guyanien Ian Robertson (université des Indes occidentales (UWI), campus de St-Augustine, Trinité-et-Tobago) découvre que deux langues liées au néerlandais sont toujours pratiquées. L’une d’entre elles, le berbice possède encore des locuteurs, mais sa mort est déjà annoncée. Par ailleurs, certains informateurs se souviennent même d’une autre langue créole, qu’ils appellent le skepi. Dans les anciennes sources, sur lesquelles je reviendrai, il est toujours fait mention d’un Dutch Creole (créole néerlandais) ou d’un Dutch Patois (patois néerlandais). Cette langue était parlée à l’embouchure de l’Essequibo, dans l’ancienne colonie d’Essequibo/Isekepi. D’où le nom de skepi.

Un patois néerlandais

Ces informateurs permettent à Ian Robertson de noter quelques phrases et environ 200 mots de skepi. Différents articles les reprennent, mais la présentation la plus claire est celle d’un tableau comparatif, sur la base des listes Swadesh, des trois langues créoles néerlandaises (l'article en anglais se trouve ici).

Mais bon, des informateurs qui se souviennent… Quel crédit leur accorder? Leurs informations sont-elles fiables? Les mots ont-ils été correctement mémorisés? Que savent-ils exactement de l’histoire et de l’origine de cette langue? A première vue, aucun autre texte skepi n’a été publié. Cependant, lorsque Marijke van der Wal découvre dans le corpus du projet d’étude « Brieven als buit » une lettre néerlandaise d’Essequibo contenant une petite phrase en créole, il ne fait aucun doute que la langue existe au moins depuis 1780. (Brieven als buit, lettre du mois de décembre 2013)

Pour ma part, j’ai aussi cherché à obtenir des renseignements sur cette langue spécifique, dans la mesure notamment où la comparaison des listes de mots fait apparaître que le skepi s’apparente davantage au créole néerlandais des îles Vierges qu’au berbice, parlé non loin de là sur les bords de l’autre fleuve du pays. Dans les archives guyaniennes, fort heureusement numérisées, je n’ai trouvé qu’un seul nouveau mot: siripi (l’ipé ou ébène vert), qui serait du patois néerlandais, mais emprunté au kali’na. Les documents du XIXe siècle renseignent parfois sur l’usage du créole néerlandais dans l’ancienne colonie d’Essequibo. C’est la cas d’un rapport sur l’établissement de la frontière entre le Venezuela et le Guyana, qui contient un paragraphe sur le Dutch Creole. Si les habitants de la zone frontalière contestée parlent l’espagnol dans les contacts linguistiques, leur région doit appartenir au Venezuela, mais s’ils utilisent le créole néerlandais, cette région revient justement au Guyana britannique.

Journal

Dans leur article, Bart Jacobs et Mikael Parkvall n’expliquent pas comment il ont découvert leur source. Dommage, car j’aurais apprécié le récit d’une telle quête. Leur note de recherche détaillée offre néanmoins une description métalinguistique. Le journal est en effet celui d’un missionnaire, Thomas Youd, arrivé en 1832 au Guyana pour y accomplir un travail de mission auprès des Autochtones. En trois semaines, il aurait appris le créole néerlandais à Bartica, un établissement humain important au premier confluent du fleuve Essequibo. Il utilisait cette langue durant ses offices et traduisait aussi en créole les offices assurés en anglais par son collègue, le révérend Strong. D’autres passages du journal font régulièrement référence à l’usage du créole. Le journal s’achève en 1842, lorsque Youd décède, dans des circonstances étranges.

Plus loin, Jacobs et Parkvall précisent le caractère des manuscrits, à l’aide de trois photos. Ils indiquent également la quantité de matériel linguistique découverte: 250 mots de skepi appartenant à différentes catégories lexicales, dont les deux tiers n’ont pas été publiés précédemment par Robertson. Par ailleurs, le texte contient 120 phrases en créole.

Enfin, ils présentent le corpus avec une traduction et l’origine (probable) des mots de skepi. A cette occasion, ils indiquent également si le mot figure déjà dans les publications de Robertson, mais aussi le degré de fiabilité, à leurs yeux, de leur traduction et de leur étymologie.

Quelques exemples de phrases :

moi dak fandak!

«A good day, today !» (traduction de Youd, dans Jacobs et Parkvall, 2020, p. 367)

«Belle journée, aujourd’hui!»

Cabba

La phrase que nous venons de lire est tout à fait compréhensible pour les néerlandophones. Dans l’exemple suivant, nous allons voir deux traits qui se retrouvent dans d’autres langues créoles à base néerlandaise. La négation ne précède ici le pronom personnel au lieu d’être placée après. Les pronoms personnels ont beau être étymologiquement dérivés du néerlandais, ils sont utilisés d’une autre manière dans cette langue créole. Nous reconnaissons em (pronom personnel de la 3e personne du singulier, néerlandais hem) et you (prononcé [ju], 2e personne du singulier, zélandais jo et néerlandais jou), alors qu’on utilise respectivement hij et jij ou u en néerlandais.

Em ne ben you em ben ander domine de swarte domine bi de Fort

«It is not you, it is the other minister at Fort Island» (traduction de Youd, dans Jacobs et Parkvall, 2020, p. 367)

«Ce n’est pas vous, c’est l’autre pasteur, le pasteur noir du Fort»

Dans la phrase suivante, nous remarquons un mot important qui existe aussi en créole des îles Vierges américaines :

Cabba em ben de swarte domine bi de Fort

«Friend, it is the black minister near Fort Islan» (traduction reprise de Youd, dans Jacobs et Parkvall, 2020, p. 368)

«Ami, c’est le pasteur noir du Fort»

Jacobs et Parkvall écrivent que la traduction de Youd commençait à l’origine par No au lieu de Friend. Comme cabé peut signifier «ami» en créole des Îles Vierges, l’hypothèse est séduisante. Toutefois, dans de nombreuses langues créoles, le mot kabba signifie «terminé». Youd et son interlocuteur auraient-ils voulu dire «Bref, c’est le pasteur noir du Fort!», pour mettre fin à la discussion, en quelque sorte?

Mise à jour

Presque chaque mot est un vestige du néerlandais du XVIIe siècle et offre, comme le créole des îles Vierges et le berbice, des caractéristiques dialectales du zélandais

Jacobs et Parkvall n’en restent pas là et annoncent, à différentes reprises dans leur article, la publication à venir de New insights into the phonology, grammar and lexicon of Skepi (Nouveaux regards sur la phonologie, la grammaire et le lexique du skepi). Nul doute que cette publication donnera un nouvel élan à la recherche. Peter Bakker (université d’Aarhus) a déjà décrit, il y a trois ans, sur la base du matériel linguistiques alors disponible, les parentés entre le skepi et les autres langues créoles néerlandaises. Le corpus qu’il peut maintenant utiliser est deux fois plus étendu. Une mise à jour s’avère indispensable.

Cet article a paru à l’origine sur le site Neerlandistiek.nl.

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