Quelques poèmes de Ruth Lasters, future Poète de la Belgique
En 2014, la Belgique s’est dotée d’un·e poète national·e. Durant son mandat de deux ans, la personne désignée a pour mission d’écrire douze poèmes sur des thèmes d’actualité ou relatifs à l’histoire et la société belges. Après cette période, il y a passage à témoin à un·e homologue issu·e d’une autre communauté linguistique du pays.
Le dimanche 30 mars, en clôture du Passa Porta Festival, l’identité de la future Poète de la Belgique (anciennement Poète national) a été révélée. Il s’agit de Ruth Lasters. Née en 1979 à Anvers, cette dernière est entrée en littérature en 2006: Poolijs (Glace polaire) a été entre autres récompensé par le Prix flamand du meilleur premier roman. À ce jour, l’écrivaine en a publié trois autres. Mais c’est sans doute comme poète qu’elle s’est le plus affirmée, tant en se produisant sur scène qu’à travers des recueils: Vouwplannen (2007), Lichtmeters (2015, traduit en allemand et en espagnol) et Tijgerbrood (2023). Divers prix sont venus récompenser ces titres.

© Nattida Jayne Kanyachalao
Pour ses prises de position, en particulier sur l’enseignement, Ruth Lasters a par ailleurs remporté en 2023 le prix Ark de la liberté d’expression. De février à fin août 2022, elle a été l’un des cinq poètes de la ville d’Anvers. Une fonction qu’elle a abandonnée lorsque la commune a refusé d’entériner l’un de ses poèmes de teneur critique.
En mars 2026, Ruth Lasters succédera donc à Lisette Lombé. Un nouveau passage de témoin entre les deux langues officielles majeures de la Belgique, en attendant un jour prochain l’élection d’un·e Poète des Belges d’expression allemande.
Les trois poèmes qui suivent en traduction sont tirés du recueil Tijgerbrood (éditions Van Oorschoot, 2023).

Déjeuner
Quiconque estime que les figures du Déjeuner sur l’herbe
ont terminé leur repas –après tout, elles ne sont pas en train de manger–
va-t-il bonté divine parler, pour que tout soit bien clair,
de l’Après déjeuner sur l’herbe?
Et ceux qui croient qu’il s’agit d’un pré-pique-nique–
les deux messieurs vêtus et la dame nue au premier plan
patientant un peu avant de s’emplir l’estomac
tandis qu’une autre se baigne–, tiennent-ils encore à ne
parler que de l’Avant déjeuner sur l’herbe?
En fin de compte, on ne voit pas une seule miette sur cette toile
intitulée à l’origine, de façon explicite et idéale, Le Bain. N’allez surtout pas dire:
«La bouteille d’eau est manifestement vide». Ils peuvent très bien
l’avoir bue par avance dans la forêt.
Une pleine corbeille à pain tiendrait aisément sous le chapeau.
Quant au plaid bleu froissé, il n’est pas lui non plus
une preuve concluante de l’Après. Tout au plus
suggère-t-il cette hypothèse. Un flou verbal tel celui du titre actuel
est en quelque sorte une menace vitale. Il se décuple et finit
par briser l’arbre moteur du langage. Impossible dès lors de penser
quoi que ce soit d’autrui, alors qu’autrui peut développer des idées sur nous,
nous épinglant pour la moindre chose et pour une durée indéterminée
d’un «bizarre», d’un «aberrant» ou d’un «Asperger» paralysant.
Juste au moment où la personne qu’on aime nous emmène
en dernier ressort
au musée d’Orsay, une loupe à la main.
Le mangeable
À ce qu’on dit, le mangeable dans une pomme s’arrête au trognon,
le cas échéant au pédoncule, alors qu’il est bien entendu possible
de dévorer une pomme plus à fond
dans la simple porte à tambour de tel ou tel hôtel,
laquelle nous rembobine jusqu’aux lointains farinés, levurés
et cassonadés des tartes aux pommes de nos tantes,
apeurés par presque tout et toujours plus rembobinés.
Non, qui mange une pomme dans une porte à tambour n’est pas
plus fou que la moyenne, aspire juste à goûter
tour après tour la pomme innomée, fruit tout juste
identifiable quand le vocable
n’était pas encore en bouton, sur sa branche, sans parler des associations
d’idées– arrosoir, douche, Ève ou encore Newton. À supposer qu’on voie
après la énième ronde de telles figures à côté de soi dans la porte à tambour,
en tout déconnectées de leur champ lexical commun.
Guillaume Tell, un truc qui ressemble à boule de neige sur la tête. Ève mordant
le bras de Newton. Blanche-Neige endormant sous ses paupières sept
de nos obsessions afin qu’un calme sans précédent nous assaille.
Là, là et pas ailleurs, s’arrête le mangeable dans une pomme.
Cuillère
Une cuillère tordue avec laquelle on a mangé durant toute une guerre
–des cris de tranchées remués
à la présure rouge sur les flaques–
ne serait-elle pas mieux, au fond, dans le tiroir d’une cuisine
que dans la vitrine d’un musée?
L’horreur qu’on ne peut redresser sans la casser
ne devrait-elle pas être entourée de couverts
qui apportent de la chaleur aux craintives bouches
civiles et à des gorges dans lesquelles
la paix n’a fait que régurgiter un peu d’acide
pour se défendre?
Peut-être aurai-je plus tard –pas tout de suite–
vivement envie d’imaginer
la façon dont mes grands-pères, là-haut,
l’un détaillant dans la résistance,
l’autre dans la trahison,
escrimaient avec des cuillères, tchic tchoc, s’entre-heurtant,
un drap blanc
sur le tableau d’affichage.
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