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Sacrée architecture ! La passion d'un collectionneur
© Musée de Flandre
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Sacrée architecture ! La passion d'un collectionneur

Un collectionneur passionné a consacré quarante années de sa vie à rassembler une collection d’art composée de tableaux flamands et néerlandais datant du XVIe et du XVIIe siècles et représentant des intérieurs d’églises en perspective. À partir du 15 février, cette collection unique sera pour la première fois présentée au public dans son intégralité au musée de Flandre à Cassel.

L’annonce de l’exposition «Sacrée architecture! La passion d'un collectionneur» s’apparente à une petite note en bas de page à côté de la forte médiatisation de l’année Van Eyck, mais le musée flamand situé juste à la frontière française ne cesse de surprendre par ses expositions temporaires. Dans celle qui s’ouvre ce 15 février, plus de 50 tableaux seront exposés, représentant des intérieurs d’églises de la fin XVIe et du début du XVIIe; un sujet auquel les musées n’accordent que peu d’attention et qui demeure relativement méconnu, du moins du grand public. Il existe bien quelques spécialistes du genre. Le propriétaire de cette collection privée, qui désire conserver l’anonymat, fait certainement partie de ceux-ci.

Cette collection représente le travail de sa vie, une quête passionnée de plus de 40 ans auprès d’antiquaires, d’acquéreurs privés, etc., en Europe. Sa collection est devenue un condensé de tout ce qu’il faut savoir sur les intérieurs d’églises. Et il y a en effet bon nombre de choses à savoir sur le sujet.

Un concours de circonstances

Il serait trop facile de dire que la peinture de genre résulte de la furie iconoclaste qui a sévi dans les Plats Pays en 1566. Elle découle plutôt d’une combinaison de facteurs politiques et religieux. Après la chute d’Anvers en 1585, de nombreux mécènes et artistes ont émigré dans les Pays-Bas du Nord ou dans le Saint Empire romain germanique. En outre, d’illustres peintres anversois ont quitté notre monde à cette époque, tout comme Frans Floris, Pieter Brueghel l’Ancien ainsi que Hieronymus Cock, le célèbre éditeur qui a diffusé leurs œuvres. Rubens n’était pas encore le pictor doctus, et le baroque n’avait pas encore fait son apparition. La fin du XVIe siècle a été marquée par une courte période de «vide artistique» dans la peinture.

Ce vide aurait pu mener à une stagnation, mais c’est le contraire qui s’est produit: la sécularisation de l’art a entraîné une ouverture du monde artistique à d’autres thèmes. Sous l’influence de l’urbaniste néerlandais Hans Vredeman de Vries est né un véritable intérêt pour l’architecture flamande de la Renaissance et en particulier pour le perspectivisme dans l’art. Son élève Hendrik van Steenwijck I a très rapidement évolué vers des tableaux représentant des intérieurs d’églises. Ces derniers se prêtaient remarquablement à l’approfondissement de ses connaissances en matière de perspective et d’architecture.

Échanges fructueux par-delà les frontières politiques et religieuses

Les travaux scientifiques de Hans Vredeman de Vries ou de Sebastiano Serlio, artiste et architecte italien de la Renaissance tardive, représentaient aux yeux des peintres le matériel d’étude idéal pour apprendre la perspective géométrique.

Sebastiano Serlio est l’auteur de l’opere d’architettura e prospetiva et a entre autres travaillé comme architecte à Fontainebleau. Les peintres ont également expérimenté avec les lignes de profondeur, les points de vue, les points d’attention, la lumière, etc. Certains peintres ont décidé de ne plus montrer une vue de face de la nef de l’église et d’autres encore ont développé la spatialisation de la peinture à un point tel qu’ils sont parvenus, au moyen de toutes sortes d’éléments de décor (tels que escaliers), à faire déambuler le spectateur dans l’œuvre.

De nos jours, de nombreux spécialistes du genre sont peu connus, tandis qu’à leur époque, ils jouissaient d’un certain prestige. Pieter Neefs I et son fils détenaient, par exemple, le monopole de la peinture des intérieurs d’églises anversois du «marché touristique» du XVIe et du XVIIe siècles. En ce qui concerne leurs tableaux haut de gamme, ils travaillaient en collaboration avec de grands noms tels que David Teniers II, Jan Brueghel I en Frans Francken II qui donnaient forme aux figures. La dynastie de peintres Francken fera d’ailleurs l’objet de sa propre exposition au musée de Flandre à l’automne 2020.

Plusieurs questions vous viennent peut-être à l’esprit: les intérieurs sont-ils encore gothiques, sont-ils réalistes et les tableaux sont-ils uniquement réalisés en vue de présenter l’architecture et la perspective? Eh bien, oui et non. On préférait les églises gothiques en raison de leur hauteur et de leur profondeur. Pour cette raison, les intérieurs Renaissance étaient fortement minoritaires, car le plan central limitait la perspective et par conséquent, la créativité de l’artiste.

Les intérieurs sont également souvent (en partie) fictifs et peints avec une approche toute personnelle. Ils ne portent aucune trace de la furie iconoclaste et sont décorés à des fins religieuses. Les églises protestantes sont décorées avec simplicité, tandis que les églises catholiques sont déjà ornées de tableaux, d’autels, etc. Les personnages représentés dans les églises possèdent eux aussi une fonction. En règle générale, ils sont proportionnellement trop petits par rapport à l’intérieur, car ils ne doivent pas détourner l’attention de l’architecture et de la perspective. Ils font parfois aussi référence à la foi. Ainsi trouve-t-on, dans l’Église calviniste, un fossoyeur au travail (illustration de la vanité des choses de ce monde) alors que dans l’Église catholique, on retrouve, par exemple, une assistance au culte.

Inspiration actuelle

Le propriétaire de cette collection a peut-être été charmé par cette peinture de genre, mais il n’est pas le seul. L’artiste contemporain flamand Wim Delvoye (° 1965) s’est, à sa façon, laissé guider à travers son œuvre par la profondeur, les lignes, la religion et en particulier par les proportions gothiques. En guise de contrepoint à la collection privée, le musée présente au public deux de ses œuvres : Nautilus Penta et Möbius Dual Corpus Direct Current. Le musée de Flandre vient d’acquérir cette dernière, ce qui fait d’elle le dernier ajout en date à sa liste de chefs-d’œuvre flamands.

Cette sculpture hélicoïdale d’un double Christ en croix représente un Christ étiré et enroulé autour de la croix et, comme chez les vieux maîtres, laisse votre regard errer sur l’œuvre, à la recherche du début et de la fin.

Cette exposition concilie différents siècles ainsi que différentes générations d’artistes et d’amateurs. Le thème de cette exposition n’est peut-être pas évident pour le visiteur, mais exposer des peintures flamandes de genre, alors que d’autres musées n’osent pas s’y risquer, constitue la véritable force de ce musée.

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