Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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«Toute généralité est fausse»: la perception mutuelle des Néerlandais, Belges et Français
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«Toute généralité est fausse»: la perception mutuelle des Néerlandais, Belges et Français

Cerner la perception mutuelle des Néerlandais et des Français n’est pas une mince affaire. Encore moins lorsque s’ajoute à l’équation le regard que portent les Belges sur les habitants de ces deux pays voisins– et vice versa. C’est pourtant à cette vaste tâche qu’étaient conviés les panélistes du débat «France, Belgique et Pays-Bas: comment se voient-ils?» qui s’est tenu au Collège néerlandais de Paris le 11 mai dernier. Compte rendu d’une discussion qui a tenté d’éviter l’écueil des clichés –sans toujours y parvenir.

Les relations entre néerlandophonie et francophonie sont au cœur de la revue Septentrion depuis sa naissance il y a maintenant 50 ans. C’est à l’occasion de ce jubilé et de la parution du numéro anniversaire «Échanges. Passerelles culturelles entre la Flandre et les Pays-Bas» que s’est tenu ce débat sur les perceptions mutuelles.

Dans leurs allocutions introductives, Friso Wijnen, responsable de la culture et de la communication de l’ambassade des Pays-Bas en France, Gaëtan Poelman, délégué général du Gouvernement de la Flandre en France, et Hendrik Tratsaert, rédacteur en chef de Septentrion, n’ont pas manqué de souligner l’importance des rapprochements culturels. Après un intermède musical par la soprano Bibi Simons et la pianiste Anna Semerikova, les panélistes ont pris place sur la scène du Collège néerlandais.

Isabelle Mallez, responsable des relations internationales à la Direction des affaires culturelles de la Ville de Paris et pendant un temps rattachée, a guidé les échanges. À ses côtés étaient rassemblés deux Néerlandais et deux Français entretenant tous des liens importants avec l’autre aire linguistique.

Le Néerlandais Wilfred de Bruijn, responsable de la bibliothèque de la Fondation Custodia à Paris, connaît bien la France pour y vivre et pour avoir réalisé la série documentaire Op zoek naar Frankrijk (En visite en France) qui cherche à comprendre la France à travers des entretiens avec ses habitants. Sa compatriote Joke Hermsen, autrice et philosophe, a effectué de nombreux séjours en France durant son enfance, a par la suite étudié à Paris et partage désormais son temps entre les Pays-Bas et la Bourgogne.

Thomas Beaufils a effectué le chemin inverse: anthropologue français ayant publié de nombreux ouvrages sur l’histoire et la culture néerlandaise, il a vécu plusieurs années à Amsterdam. Philippe Noble, anciennement diplomate de la France aux Pays-Bas, est traducteur littéraire et conseiller littéraire auprès des éditions Actes Sud, où il a développé une collection consacrée à la littérature néerlandophone. En tant résident de la Flandre depuis plusieurs années, il possède une connaissance des trois pays concernés.

Le débat a d’abord porté sur les perceptions mutuelles des Français, Néerlandais et Belges. Dans la seconde partie, il a été question de la nécessité d’une meilleure coopération culturelle et de la manière dont celle-ci peut être renforcée. Bien que le débat ait été divisé en deux parties distinctes, des constats similaires l’ont traversé du début à la fin.

Entre réitération et déconstruction des clichés

Difficile d’aborder les perceptions mutuelles de différentes aires culturelles sans passer par les clichés ou mythes qui leur sont attachés. Surtout lorsque chacun est invité à discuter à partir de sa propre expérience. Aussi vaste et étayée cette connaissance soit-elle, elle reste partielle et partiale.

Qu’ils soient nommés clichés, mythes ou stéréotypes, ceux-ci déterminent notre horizon d’attente d’un pays et de ses citoyens. Thomas Beaufils avait apporté sur scène une poupée de Volendam pour illustrer à la fois le cliché, le pouvoir d’attraction de celui-ci, ainsi que son pouvoir de déception. Pour lui, cette poupée – représentant une jeune femme néerlandaise aux cheveux blonds et yeux bleus en costume traditionnel orné de fleurs –, est équivalent à une fake news: la petite poupée de Volendam l’a attiré vers les Pays-Bas, lui faisait miroiter une image de la culture néerlandaise qui n’existe évidemment plus et n’a peut-être même jamais existé.

Mais les stéréotypes sont aussi apparus au fil de la discussion comme étant partiellement fondés. Du moins, peuvent-ils l’être en fonction de l’expérience subjective de chacun. En témoignent les points de vue discordants exprimés par les deux panélistes néerlandais au sujet de l’image de la France comme pays de la culture. Les Français sont-ils de grands lettrés, capables de citer les plus beaux poèmes de la littérature française à tout moment, comme le veut le stéréotype? Sur la base de son expérience en tant que documentariste, Wilfred de Bruijn y voit un mythe: le Français moyen n’est pas forcément plus cultivé ni plus grand amateur de littérature que son pendant néerlandais.

Or, comme l’a rappelé Joke Hermsen, il existe bel et bien en France des lieux où la littérature et la culture sont mises de l’avant comme nulle part ailleurs et par des gens venant de tout milieu – le village où elle passe la moitié de l’année en est un bel exemple. En France plus qu’ailleurs, les politiques culturelles font en outre la part belle à la littérature. Mais l’image que projette un pays par le biais de ses politiques et institutions vaut-elle pour l’ensemble de ses habitants?

Et la Belgique dans tout cela? Philippe Noble a signalé le problème de visibilité de ce petit pays et la trop grande facilité avec laquelle on annexe souvent la Belgique à ses grands voisins en fonction de la langue parlée. Une annexion qui s’effectue à tort, puisque l’identité belge est autrement complexe et se module en fonction du lieu où se trouvent les Belges: au plus près de la maison, leur attachement est surtout local ou régional; plus loin ils se trouvent, plus leur identification est nationale. En ce sens, la Belgique, avec sa diversité linguistique, déborde rapidement de la notion d’État-nation et, si elle n’échappe pas entièrement aux clichés, l’identité belge les déjoue avec plus de facilité.

Les inévitables clichés ont peut-être constitué un point de départ aux échanges, mais les panélistes sont restés prudents. Joke Hermsen a éloquemment rappelé que «toute généralité est fausse», même si certains traits culturels d’ensemble se dessinent.

Il est dommage que, faute de temps, n’ait pas pu émerger de ce débat une véritable perspective historique sur les perceptions mutuelles. Une telle approche aurait permis de retracer la généalogie non seulement des clichés culturels, mais des habitudes, pratiques et politiques qui leur ont donné forme.

Renforcer la coopération culturelle

Il est ressorti des échanges que la littérature, les arts ainsi que les différentes mises en contact lors de débats et d’échanges scientifiques constituent le meilleur moyen de déboulonner les mythes et d’accéder à ce qui se tient sous l’image toujours en partie faussée que nous nous faisons d’une autre culture.

Qu’en est-il justement de cette coopération culturelle entre les trois pays? À certains niveaux, elle s’effectue de manière spontanée. Pensons, par exemple, à l’intérêt des Français pour les artistes belges qui ne se dément pas, que ce soit, entre autres, sur les scènes les plus prestigieuses ou au grand écran. La France en entier et Paris en particulier continuent d’exercer un immense pouvoir d’attraction sur les créateurs néerlandophones.

Sur le terrain de la littérature, impossible de passer sous silence le développement important de la littérature néerlandophone en France. Quasi inexistante il y a 50 ans, puis confinée à des collections spécialisées –ce qui lui a permis de gagner en visibilité et en légitimité–, la littérature néerlandophone est désormais intégrée au corpus des littératures mondes et trouve sa place sur les tablettes des librairies françaises. Qu’une nouvelle maison d’édition, Le Bruit du monde, ait choisi la traduction du roman Les choses que nous avons vues de la Néerlandaise Hanna Bervoets comme toute première publication en dit long sur l’évolution en ce domaine et sur la pérennisation des initiatives mises en place depuis un demi-siècle.

Ces histoires à succès ne doivent pas nous aveugler non plus: les ententes structurelles et les lieux facilitant la coopération se font de plus en plus rares, plusieurs ayant disparu faute de volonté politique et de moyens financiers. D’autres n’ont jamais vu le jour pour les mêmes raisons. Un exemple probant est celui du manuel d’histoire franco-allemand, co-écrit par des historiens français et allemands. Cet ouvrage présente ainsi un récit historique commun afin de désamorcer les antagonismes.

De la réussite rencontrée par ce projet franco-allemand est née l’idée d’un pendant franco-belgo-néerlandais, mais celui-ci ne s’est jamais concrétisé. On pourrait certes arguer que les liens entre ces trois pays sont différents de ceux entretenus par chacun d’entre eux avec l’Allemagne: le passif historique y est tout autre. Il reste qu’une telle coopération historique qui se donne pour but de décloisonner les récits nationaux serait une façon de consolider les rapprochements culturels et d'assurer aussi une continuité dans les échanges culturels.

Déconstruire la notion d’État-nation, troquer les récits nationaux pour un ou plusieurs récits multinationaux, expandre les limites des différents canons: voilà autant de pistes soulevées pour un meilleur vivre-ensemble pointant toutes dans la même direction. Entre mettre de l’avant ces idées et dire qu’elles seraient simples à réaliser, il y a un pas que les panélistes n’ont pas osé sauter.

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