Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

Un accélérateur de particules dans la gorge de Salim Bayri
© Mette Sterre
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Un accélérateur de particules dans la gorge de Salim Bayri

Salim Bayri (°1992) travaille de préférence avec du matériel qu’il n’a encore jamais utilisé. Né et élevé au Maroc, l’artiste s’est retrouvé aux Pays-Bas après avoir fréquenté une académie d’art en Espagne. Dans son œuvre diversifiée, les médias, les cultures et les langues s’entrechoquent.

Certains artistes multimédias estiment que toute leur œuvre est une forme de peinture. Salim Bayri, lui, considère qu’une grande partie de son travail est comparable au dessin, forme longtemps considérée comme réservée aux études préliminaires. Bayri aime au contraire l’idée qu’un dessin puisse devenir n’importe quoi. Sur son site, le visiteur peut découvrir ses différents projets en cliquant sur des dessins informatiques et appréciera par ailleurs de parcourir la rubrique «Dessins».

Pour autant, Bayri ne se limite pas à cette seule expression artistique, loin de là. Il réalise notamment de grandes impressions, telles que Smart_Shop.obj (2017), un ensemble de modèles 3D réalisés par ordinateur qui évoque tout aussi bien un cabinet de curiosités qu’une boutique de souvenirs. Parallèlement, il fabrique de petits «carreaux» de liège qui ressemblent à des pages partiellement tournées, comme Nail, A Carrot on a Stick et Alcachofa (tous trois de 2021). Cet artiste énergique et enthousiaste n’aime rien tant qu’expérimenter avec ce qu’il a sous la main: un ordinateur, un papier et un crayon, voire du chocolat (The real thing is continuously somewhere else, 2020). Le critère le plus important est que quelque chose puisse foirer.

L’arabe, une langue solennelle?

Bayri a grandi à Casablanca et y a fréquenté une école publique espagnole. Il y a appris l’histoire d’un pays autre que sa propre patrie, des connaissances qui ne lui étaient guère utiles dès qu’il quittait l’établissement, se souvient-il en riant. À quoi bon connaître le nom des chefs d’État espagnols alors que, chez lui, il parlait la dajira (l'arabe dialectal marocain) et qu’il regardait des séries télé françaises? Mais ce patchwork de langues et de cultures n’était pas pour lui déplaire, car il lui donnait l’impression que le monde était tellement plus vaste que lui. Il devait être possible d’échapper aux limites de ses propres expériences et imagination. À ce jour, il maîtrise la dajira, l’arabe, le français, l’espagnol et l’anglais, et il s’est mis au néerlandais.

Le hasard se révélera bientôt un moyen efficace d’échapper à ses propres limites. Lorsque Bayri –entre-temps installé à Barcelone– veut entreprendre des études, il n’est pas acquis qu’il s’inscrira dans une académie d’art. Bien qu’il aime dessiner depuis son enfance, il suit une orientation scientifique en secondaire –mais pourquoi ces deux formations devraient-elles s’exclure mutuellement? En Espagne, il écrit à plusieurs universités et autres établissements d’enseignement, parmi lesquels l’académie Escola Massana, qui accepte sa candidature. Sinon, il serait peut-être devenu psychologue, constate-t-il. En 2019, il est admis à la prestigieuse Académie royale des Beaux-Arts d’Amsterdam.

Les résidents de cette école sont censés (du moins, en l’absence de pandémie) ouvrir leur studio chaque année, à l’occasion des Rijksakademie Open Studios très fréquentés. En 2019, il le fait via Corner Links, un ensemble d’objets qu’il a fabriqués ou collectés au cours de l’année écoulée: ce sont des dessins, des figurines, une photographie qu’il a prise avec son collègue artistique «G’s», une impression en 3D d’un artichaut, et même un pain cuit au four de la taille d’une porte.

À intervalles réguliers, ce lieu devient le cadre de sa performance Every Now and Then: l’artiste lui-même est assis derrière son ordinateur, en hauteur, presque collé au plafond, tout au fond de son atelier. Il raconte une histoire improvisée sur les différents objets exposés sous lui, d’abord en anglais pour que tout le monde puisse le suivre. S’il ne trouve pas un mot, il passe à l’espagnol, par exemple, après quoi il arrive que seuls deux visiteurs sachent de quoi il parle, ce qui les amuse énormément, lui comme ses interlocuteurs. De toute façon, la langue –et plus précisément les différents niveaux de compréhension de celle-ci– influence fortement le public. Lorsqu’il s’exprime en arabe, de nombreux spectateurs semblent penser à tort que son propos est solennel.

L’âme de la machine

Pour Bayri, les réactions sont importantes, notamment en raison de son intérêt pour la technologie. Il souligne que ce qui lui importe le plus, c’est l’aspect humain de celle-ci. Le logiciel qu’il utilise est en open source par définition; il ne trouve de l’intérêt aux nouveaux appareils que lorsqu’ils sont mis à la disposition d’un large public, afin que divers groupes –orientaux, occidentaux, riches et moins riches– puissent se réunir dans un «espace» technologique partagé. Il s’intéresse également aux réactions et aux histoires qui concernent la technologie. À titre d’exemple, il évoque l’imprimante 3D, qu’il aime utiliser: elle existe depuis quelques décennies, mais ce n’est qu’en 2012 qu’on a su qu’elle deviendrait un produit de masse. Cette prise de conscience a suscité la panique: imaginez qu’elle serve à imprimer des armes à feu! Selon lui, ces réactions sont l’âme de la machine, qui naît en cours de route. Les accidents en font partie également.

Son équipement artistique comprend aussi des logiciels de modélisation 3D. Il s’en servira pour réaliser la première version de Sad Ali, abréviation de Sad Alien. Ce personnage est sans doute la constante la plus marquante dans l’œuvre diversifiée de Bayri. Depuis sa «naissance», il apparaît dans toutes les expositions, les projets et les présentations de Bayri. On peut le qualifier de bédéesque, si ce n’est qu’il a à peine une personnalité.

Bayri l’imagine le jour où il entend parler aux informations d’illegal aliens (étrangers clandestins), et qu’il croit un instant qu’il s’agit d’extraterrestres. Il utilise à l’époque le logiciel de modélisation pour créer des images qui paraissent solides, mais dont l’intérieur est creux. Cela lui donnera l’idée de créer un personnage, mi-étranger, mi-extraterrestre, qui n’a littéralement pas d’intérieur. Ce qui n’empêchent pas pour autant de nombreux spectateurs à confier leur interprétation au minimaliste Sad Ali, que Bayri décrit parfois comme une sorte de moteur de recherche qui ne fait que soulever des questions. Un artiste peut également s’échapper de lui-même en confiant une part considérable de l’interprétation au public, qui voit ses propres références entrer en collision avec l’œuvre.

Parler au logiciel

Au moment où nous écrivons ces lignes, le séjour de Bayri à l’Académie royale d’Amsterdam vient de s’achever. Pour la deuxième et dernière fois, il a ouvert au public les portes de son atelier, qu’il avait transformé en une énorme installation intitulée Hadra Collider, un clin d’œil au Large Hadron Collider, énorme accélérateur de particules utilisé pour des expériences de physique.

Hadra est certes un mot inventé, mais il fait écho au terme d'arabe dialectal marocain signifiant «parler» et au terme arabe signifiant «procession». Dans le texte d’accompagnement, Bayri évoque un «accélérateur de particules situé dans sa gorge», dans lequel toutes les langues qu’il parle entreraient en collision. L’installation complète se composait de quelques-unes de ses réalisations de ces dernières années –y compris des dessins, bien sûr– combinées à divers appareils et à une espèce de mystérieuse salle de contrôle. L’artiste espère pouvoir développer le projet ailleurs, car il est évidemment loin d’en avoir terminé.

Le Hadra Collider ressemble –et c’est un compliment– à l’œuvre d’un professeur fou sorti tout droit d’un dessin animé; une comparaison qui fait bien rire Bayri. Il explique que son accélérateur de particules fonctionne avec un logiciel de reconnaissance vocale réglé sur la langue anglaise. Bayri lui parle dans d’autres langues, après quoi le logiciel tente d’en tirer des mots anglais, auxquels l’artiste répond à ton tour. Il montre ainsi les tensions violentes entre les langues: chaque fois, les mots et les langues se heurtent, créant un sentiment de déplacement. Mais l’installation peut aussi être vue sous un jour plus optimiste, comme une métaphore de l’esprit d’aventure de Bayri: chaque confrontation offre de nouvelles opportunités.

https://www.salimbayri.com
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