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Un flirt flamand. Et plus si affinités ?
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Un flirt flamand. Et plus si affinités ?

La Flandre invitée d'honneur à la Foire du livre de Bruxelles

La Flandre a été l'invitée d'honneur de la Foire du livre de Bruxelles 2019. Beaucoup trouveront sans doute bizarre que l'on soit hôte dans sa propre capitale. En est-il vraiment ainsi? Ou était-il grand temps que la Flandre soit au cœur de cette foire?

Pour un flirt avec toi, je ferais n’importe quoi: quand j’avais une vingtaine d’années, il était difficile d’échapper à cette chanson de feu Michel Delpech. Cette déclaration passionnée m’est revenue en mémoire lorsque j’ai pris connaissance du sous-titre de l’édition 2019 de la Foire du livre de Bruxelles: «Flirt Flamand». Il est assez rare qu’une manifestation littéraire nous invite aussi explicitement à flirter. Et nous dise en plus avec qui. Quelle peut en être la raison?

La Foire du livre de Bruxelles, qui s’est ouverte cette année le jour même de la Saint-Valentin, est l’un des grands rendez-vous du monde littéraire et éditorial francophone. Comme ses «grandes sœurs» de Francfort ou de Paris, la Foire a la possibilité de mettre à l’honneur la création littéraire d’un pays étranger invité. Pour sa cinquantième édition, la Foire a donc décidé d’inviter… la Flandre. Ah, j’entends d’ici les exclamations étonnées des lecteurs français de Septentrion (les Belges francophones, eux, seront moins surpris): «mais la Flandre, ce n’est pas un pays étranger! Comment peut-on être invité d’honneur dans la capitale de son propre pays?» Or c’est peut-être bizarre, mais nullement absurde. C’est même sans doute nécessaire. Les Français sont si bien imprégnés d’esprit jacobin qu’ils restent le plus souvent perplexes devant les subtilités de la Belgique, État fédéral dans sa structure politique et composite dans ses langues et cultures. Trois communautés linguistiques - néerlandophone, francophone et germanophone - y disposent en effet de gouvernements distincts aux compétences plus ou moins étendues et, dans certains domaines, d’institutions propres.

Nulle part, sans doute, cette césure n’est mieux marquée que dans les domaines de l’enseignement, des médias et de la culture. Universités flamandes et universités wallonnes appartiennent à des systèmes différents et, lorsqu’elles coopèrent entre elles, elles le font en vertu d’accords semblables à ceux qu’elles concluent avec des institutions étrangères. Flamands et francophones regardent des chaînes de télévision, écoutent des stations de radio, lisent des publications différentes et vivent donc dans des univers médiatiques distincts. Leurs célébrités «nationales» ne sont pas les mêmes. Sauf quand il s’agit de sport: Flamands et Wallons écoutent des commentateurs différents, mais vibrent pour les mêmes footballeurs, les mêmes cyclistes, les mêmes joueurs et joueuses de tennis. Il n’en fut pas toujours ainsi. Au tournant du siècle précédent, il y a eu une génération ou deux d’écrivains qui pouvaient choisir de s’exprimer dans l’une ou l’autre langue. Mais c’étaient, il faut le dire, des Flamands qui vivaient dans une société où le véhicule dominant de la pensée était la langue française. Le milieu artistique et culturel apparemment homogène dans lequel ils baignaient a disparu avec cette société, engloutie par la Grande Guerre.

Peu après la fin de cette guerre, le roi Albert 1er avait souhaité que ses sujets apprissent systématiquement les deux langues, français et néerlandais, pour faire de la Belgique un État réellement bilingue à travers tout son territoire.

Il ne s’est pas trouvé, à l’époque, de majorité politique favorable à une telle mesure. Près d’un siècle plus tard, peut-on dire que la connaissance de «la langue de l’autre» ait vraiment progressé entre Belges? Sans être exagérément pessimiste, on est forcé de répondre par la négative. Certes, les jeunes Flamands continuent à apprendre le français, les jeunes francophones bruxellois ou wallons - à des niveaux divers - le néerlandais, mais il paraît que le cœur n’y est pas. On me dit que les millenials des deux groupes, lorsqu’ils sont ensemble, communiquent de préférence en anglais. Certains voient dans cette anglicisation une solution d’avenir aux rivalités linguistiques et rêvent d’un Bruxelles anglophone. Personnellement, l’idée m’attriste plutôt: elle me rappelle ces couples binationaux qui, faute de connaître réciproquement la langue du partenaire, ont recours à une troisième.

«Samen sterk»

Dans le domaine du livre, la structure de l’économie éditoriale contribue à aggraver la séparation entre francophones et néerlandophones. Dans le monde culturel, c’est bien connu, les Belges passent souvent par l’étranger pour atteindre la célébrité - et ils y réussissent remarquablement, que ce soit dans les grandes institutions culturelles des Pays-Bas ou les médias français, dont l’audience s’effondrerait sans leurs humoristes belges. C’est encore plus vrai des écrivains, pour qui ce passage est une nécessité. Les grandes maisons d’édition littéraire néerlandophones se trouvent à Amsterdam, et leurs homologues francophones à Paris (et parfois dans le midi de la France). Malgré la présence de quelques très bons éditeurs littéraires en Belgique, par exemple Polis ou Vrijdag pour la Flandre, le chemin du succès continue à passer, pour la plupart des auteurs, par une capitale étrangère. Le seul domaine échappant à ces «lois du marché» est celui du livre pour la jeunesse et de la bande dessinée, où les éditeurs belges excellent de longue date et où les ouvrages traversent facilement, dans les deux sens, la frontière linguistique. Pour le reste, le détour par le pays voisin, au nord ou au sud, paraît inévitable, et cela vaut même pour la traduction: ces dernières années, ce sont surtout des Français, plus encore que des Belges francophones (à quelques notables exceptions près) qui traduisent les auteurs flamands.

Il y a bel et bien une identité culturelle belge, qui n’est ni «hollandaise» pour les Flamands, ni française pour les Wallons.

En un mot, les mondes littéraires des deux communautés, par la force des choses, ont tendance à se tourner le dos. Cela ne date pas d’hier. En 1999, j’ai eu le privilège de contribuer à la préparation d’un festival littéraire du Centre national du livre qui s’appelait «Les Belles Etrangères» et a malheureusement disparu aujourd’hui. Il s’agissait d’inviter chaque fois à une tournée en France un groupe d’écrivains étrangers, déjà traduits ou encore à traduire. Comme ce festival avait été imaginé par des Français, les auteurs étaient invités sur la base, non de leur langue d’expression, mais de leur appartenance nationale. Cette année-là, j’ai donc accompagné un groupe d’écrivains «belges» à Paris. En dressant avec eux un bilan à leur retour, j’ai constaté avec surprise que le point le plus positif que la plupart d’entre eux mettaient en avant, était d’avoir pu côtoyer pendant plusieurs jours des confrères des autres communautés linguistiques (il y avait un germanophone), occasion qui ne leur était apparemment jamais offerte dans leur pays d’origine. Rien d’étonnant, donc, à cette constatation des organisateurs francophones de la Foire du livre de Bruxelles: «La littérature flamande est trop peu et trop mal connue de nous.» D’où l’idée de s’engager dans ce «Flirt Flamand» en 2019.

Mieux vaut tard que jamais, diront certains. Mais cette invitation, dont on ne peut que se réjouir, soulève une autre question: dans les grands festivals, salons ou foires, les auteurs flamands se présentent d’ordinaire en compagnie de leurs confrères des Pays-Bas. C’est la littérature néerlandophone tout entière, expression d’une communauté de vingt-trois millions de personnes, qui est invitée.

Samen sterk, ou l’union fait la force. Un exemple éclatant en est fourni par la campagne de promotion «Les Phares du Nord», initiée et soutenue par la Flandre et les Pays-Bas, et qui a permis la venue en France, depuis l’automne 2017, de dizaines d’auteurs «d’expression néerlandaise», sans distinction d’appartenance nationale ou régionale. Je les ai vus, en mai 2018, conquérir ensemble un public français enthousiaste au festival «La Comédie du livre» à Montpellier. Pourquoi pas à Bruxelles? C’est qu’il s’agit avant tout, si j’ose dire, d’une histoire belge, d’un dialogue entre deux communautés.

Les traducteurs sortent de la coulisse

Mieux faire connaître d’un large public francophone la production littéraire flamande suppose la médiation de la traduction. Heureusement, ces dernières années ont vu, entre autres grâce à la campagne de promotion des «Phares du Nord», un regain d’activité dans ce domaine; il y a donc beaucoup de parutions récentes et plusieurs titres devaient en outre sortir en traduction française à l’occasion de la Foire, notamment de Tom Lanoye (° 1958) et de Jeroen Olyslagers (° 1967). En poésie, la récolte hivernale était abondante, avec de multiples traductions de poètes contemporains - Charlotte Van den Broeck (° 1991), Delphine Lecompte (° 1978), Erik Spinoy (° 1960), Roland Jooris (° 1936) … - et de classiques anciens ou modernes, de Hadewijch (XIIIe siècle) à Paul Van Ostaijen (1896-1928). Il faut saluer ici le travail des traducteurs, Alain van Crugten, Kim Andringa, Daniel Cunin, Jan Mysjkin et Pierre Gallissaires.

Et pour une fois, les traducteurs n’étaient pas seulement représentés - comme il est normal - par le fruit de leur travail, mais les organisateurs et notamment Flanders Literature (Fonds flamand des lettres) ont eu la bonne idée de les faire sortir de la coulisse et participer à des débats ou des entretiens publics. (On ne m’en voudra pas de m’en réjouir, au risque d’être taxé de corporatisme). Bien sûr, le programme était beaucoup plus vaste, avec une soixantaine d’auteurs invités, représentatifs de tous les genres littéraires, à travers une grande variété de rencontres et d’animations. Je ne m’y attarde pas ici: dans la rubrique Actualités de ce numéro, Hans Vanacker traite en détail du programme d’activités organisées dans le cadre de ce «Flirt Flamand».

La «Brabançonne en flamand»

Combien de temps dure un flirt? Dans la frivole chanson de Michel Delpech, il n’était guère question que «d’un petit tour, au petit jour». Flanders Literature espère bien sûr établir une relation plus durable, un dialogue renouvelable d’année en année, non seulement pour faire connaître la production littéraire flamande, mais pour promouvoir aussi, dans une capitale essentiellement francophone, l’activité d’institutions culturelles bruxelloises bilingues ou néerlandophones, dans le domaine du spectacle, du débat sociétal ou des beaux-arts. En un mot pour rendre la Foire «plus belge». Contrairement à une idée largement répandue, il y a bel et bien une identité culturelle belge, qui n’est ni «hollandaise» pour les Flamands, ni française pour les Wallons, et qui s’impose sans doute plus facilement au regard de l’étranger que je suis qu’à celui des autochtones. Quand je traverse le pays en train pour aller de Gand à Liège, par exemple, je vois deux grandes villes au décor étonnamment semblable par l’architecture et le traitement de l’espace public, et bien différent de tout ce qu’on peut imaginer en France, en Allemagne ou en Hollande. Et il ne s’agit pas que d’identité visuelle, même si, au-delà des différences linguistiques, les affinités peuvent paraître difficiles à saisir. La romancière Jacqueline Harpman, disparue en 2012, aimait à raconter cette anecdote: pendant la Deuxième Guerre mondiale, elle était réfugiée avec sa famille au Maroc, à Casablanca, et y fréquentait une école française. Peu de temps après son arrivée, les élèves de sa classe demandèrent à la «nouvelle» de leur «parler belge». Alors, spontanément, la petite Jacqueline se mit à chanter à ses condisciples la Brabançonne… «en flamand», comme elle disait elle-même.

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