Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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Un nouveau volet du «Dialectloket» ouvre l’accès à l’histoire de la Flandre française
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Un nouveau volet du «Dialectloket» ouvre l’accès à l’histoire de la Flandre française

Toute personne qui s’intéresse à la Flandre française dispose désormais d’un outil supplémentaire, utile et particulièrement intéressant. Des enregistrements sonores réalisés pendant la seconde moitié du XXe siècle nous permettent de faire revivre le dialecte flamand de France de l’époque et nous font découvrir, par la même occasion, la vie quotidienne dans la Flandre française d’antan.

Entre 1963 et 1976, des dialectologues de l’université de Gand ont réalisé, à l’initiative des professeurs Willem Pée et V.F. Vanacker, 783 enregistrements du parler dialectal dans 550 localités de la partie flamande de la Belgique, de Flandre zélandaise et de Flandre française. Leur intérêt, dans l’optique d’une analyse linguistique, se portait principalement sur la forme dialectale la plus traditionnelle. C’est que l’expression spontanée de locuteurs ne parlant que le dialecte se caractérise souvent par des phénomènes linguistiques qui ont totalement disparu de la langue standard. Pour leurs enregistrements, les dialectologues ont demandé à des Flamands ordinaires de parler de leur travail, d’événements qui les avaient marqués, de leur quotidien.

À l’époque, les linguistes ne se sont pas rendu compte que les éléments récoltés allaient dans la suite également avoir une grande valeur par leur contenu. Très souvent, en effet, il y est question de thèmes importants pour les historiens et les responsables du patrimoine, tels que des artisanats disparus, l’agriculture traditionnelle, les deux guerres mondiales et la modernisation de la vie quotidienne. Qui plus est, il s’agit là de la plus ample moisson de récits où des Flamands non lettrés des Plats Pays nous content leur vie.

Les voix du flamand de France

Grâce au grand nombre de témoignages oraux, l’histoire prend littéralement vie. C’est particulièrement vrai pour le passé de la Flandre française. Car les éléments enregistrés englobent un grand nombre de dialectes traditionnels de la région. Des dialectes que l’on n’entend quasiment plus aujourd’hui et qui sont menacés d’extinction. Si le flamand de France occupe une si grande part dans la collection, c’est parce que les dialectologues ont tenu à garder des traces tangibles du dialecte qui, à l’époque de leur étude, était déjà en voie d’extinction. C’est ainsi qu’ils ont réalisé au total soixante-trois heures d’enregistrement réparties entre quatre-vingt-onze lieux différents. On y entend les Flamands de France d’alors raconter dans leur dialecte l’histoire contemporaine. Beaucoup de thèmes propres à la Flandre française sont largement abordés: la situation linguistique à la maison et à l’école, la contrebande dans la zone proche de la frontière, les travailleurs immigrés et les Belgiquen.

«Sous-titres» en flamand de France

La totalité des bandes-son a été numérisée et la collection intégrale Stemmen uit het Verleden (Voix du passé) peut être écoutée gratuitement par tout un chacun sur le site web Dialectloket. De plus, depuis 2020, tous les enregistrements sont transcrits et regroupés dans un projet linguistique, le Gesproken Corpus van de Zuidelijk-Nederlandse Dialecten (Corpus parlé des dialectes néerlandais méridionaux). Cela signifie que les enregistrements sont transcrits mot à mot sur la base de directives qui ont été établies afin que le plus grand nombre possible de dialectes différents puissent être reproduits par écrit de manière uniforme. Il est cependant fait abstraction des sons, vu qu’il existe des manières beaucoup plus efficaces de les concrétiser. Les constructions de phrase, par contre, sont respectées au maximum.

La première étape est un mode de transcription standardisé dans lequel certains phénomènes sont néerlandisés afin que les transcriptions soient également lisibles si l’on ne maîtrise pas ou pas très bien le dialecte. Il ne s’agit toutefois pas de traductions. Une seconde strate de transcription reproduit le dialecte de façon nettement plus détaillée. La transcription en différentes strates sauvegarde le contenu des enregistrements pour la postérité. Elle pourrait être comparée avec le sous-titrage à la télévision, où le texte suit également pas à pas ce que l’on entend.

Depuis 2020, 530 transcriptions d’enregistrements ont été réalisées pour l’ensemble du territoire couvert. Quelque quatre-vingts transcriptions uniformes et de qualité sont d’ores et déjà disponibles pour les bandes-son des dialectes flamands de France. Elles sont le fruit d’un travail complexe de collaboration entre des chercheurs, des bénévoles et des étudiants, et constituent de ce fait une sorte de coopération modèle entre générations. Ainsi, il est permis de dire que, cinquante ans plus tard, le rêve des dialectologues gantois de la première heure devient réalité, car les enregistrements des dialectes vont finalement pouvoir être exploités efficacement par le Gesproken Corpus van de Zuidelijk-Nederlandse Dialecten en vue d’une étude linguistique d’envergure.

Un joli effet secondaire

Un effet secondaire très appréciable des transcriptions uniformes est que cette conversion en texte, outre qu’elle permet une étude linguistique, rend le riche contenu des enregistrements beaucoup plus accessible que jamais. À l’heure où se précise de plus en plus la menace d’obsolescence des dialectes, il est certain que leur reproduction par écrit est capitale pour garantir que la consultation de la collection reste possible, aujourd’hui et à l’avenir, tant pour les chercheurs que pour le grand public. Aussi les dialectologues gantois actuels caressent-ils un nouveau rêve: ils souhaitent pouvoir faire en sorte que la collection complète soit consultable dans son contenu et, partant, puisse être utilisée à l’avenir, notamment par des responsables du patrimoine, des cercles de géographie régionale et des historiens.

Des outils de consultation efficaces

L’objectif du nouveau volet du Dialectloket est de permettre une consultation systématique et efficace du contenu de la grande quantité d’informations que renferme la collection Stemmen uit het Verleden. À cette fin a été élaboré un thesaurus comportant une liste ordonnée d’entrées standardisées (mots, combinaisons de mots et noms propres), de façon que tout fragment d’enregistrement dialectal puisse être associé à un thème spécifique.

Le thesaurus se compose de huit thèmes globaux qui, dans les grandes lignes, correspondent aux rubriques du Woordenboek van de Vlaamse Dialecten (WVD –Dictionnaire des dialectes flamands). Sous les thèmes principaux se rangent différents niveaux de spécificité (1. Agriculture 2. Professions 3. L’homme en tant qu’individu 4. La vie domestique 5. La vie en société 6. Homme et technique 7. La nature environnant l’homme 8. Interview), encore qu’il ne faille pas être trop rigoureux en termes de spécificité si l’on veut garder le caractère convivial des outils de consultation.

Le thesaurus est conçu de manière hiérarchique, ce qui signifie qu’il est également possible d’établir une relation entre certains termes. Il est par exemple précisé dans le thesaurus que Eerste Wereldoorlog (Première Guerre mondiale) est un type de guerre, mais d’autres mots-clés sont également rattachés à l’entrée oorlog. De sorte qu’il est aisé d’accéder à des sous-rubriques telles que krijgsgevangenschap (détention comme prisonnier de guerre), collaboratie ou onderduiken (clandestinité). Les différents mots-clés du thesaurus sont reliés, minutage compris, à la fois aux transcriptions et à la source audio.

L’ajout des mots-clés et du minutage est un travail entièrement effectué par des collaborateurs bénévoles. La formation et le suivi sont assurés par Lien Hellebaut, coordinatrice de projet du Gesproken Corpus van de Zuidelijk-Nederlandse Dialecten. Pour la Flandre française, sept enregistrements sonores sont désormais entièrement pourvus de mots-clés: Bray-Dunes, Brouckerque, Cassel, Clairmarais, Coppenaxfort, Hardifort et Hazebrouck. Le but est de faire de même dès que possible pour les autres localités. Aussi s’emploie-t-on activement à poursuivre l’élaboration; dès à présent, les premiers résultats peuvent être consultés sur le site web Dialectloket dans son volet audio.

les premiers résultats peuvent être consultés sur le site web Dialectloket dans son volet audio

Le contenu des sept bandes-son annotées peut déjà être parcouru à l’aide des nouveaux outils de recherche. Dans les prochains mois s’ajouteront les annotations thématiques des autres enregistrements du flamand de France, si bien que le contenu de ces enregistrements pourra également être exploré efficacement. Le texte des transcriptions à lire en parallèle à ce qui est dit sur bande n’est actuellement pas encore visible, mais on y travaille aussi en 2022. Ce qui est déjà possible, c’est de cliquer sur le code temps accompagnant le mot-clé afin d’écouter uniquement le fragment relatif au(x) terme(s) recherché(s).

Un avant-goût

Un des sujets régulièrement abordés dans les enregistrements du flamand de France est l’interdiction de parler «flamand» à l’école. Les enfants qui parlaient flamand à l’école écopaient souvent d’une punition (punitie). Cette pratique s’inscrivait dans la politique française en matière de langues, qui remontait à la Révolution de 1789 et visait à éradiquer les langues minoritaires et les dialectes, considérés comme des vestiges de l’époque féodale.

L’une des manières d’appliquer concrètement cette politique était d’imposer le français comme seule langue d’enseignement. Ce fut l’objet de la loi Montalivet, promulguée en 1833. Cette loi, conjuguée avec l’introduction de l’obligation scolaire pour le primaire dans la seconde moitié du XIXe siècle, a entraîné un net recul du flamand dans la région.

Dans un fragment d’un enregistrement effectué à Brouckerque (Broekerke), la personne interviewée (° 1882) parle d’un bâtonnet (een beetje hout – un bout de bois) que l’élève sanctionné doit garder en main jusqu’au moment où il «passe le témoin» à un condisciple qu’il entend parler flamand. L’utilisateur du site peut repérer ce genre de fragments en tapant différents mots-clés tels que taal (langue) ou onderwijs (enseignement), mais aussi par une combinaison des deux termes à l’aide de l’outil de recherche AND. Concrètement, il trouvera le fragment en cherchant par exemple sur onderwijs AND taal. La seule strate de transcription reprise dans l’exemple est celle qui se rapproche le plus du néerlandais.

Intervieweur: en als je in het school kwam … je en hebt gijder nooit meer in het Vlaams geleerd? Et quand tu es entré à l’école … là, tu n’as plus jamais eu de cours en flamand?
Interviewé: ach nee we. –Ah ben non.
Intervieweur: altijd in het Frans.Tout le temps en français.
Interviewé: altijd in het Frans. Zelf… zelfs als je was aan de school het was een beetje hout. en euh het ene als je dat had in je handen je moest het zeggen tegen die die Vlaams klapte. allé het was gelijk een punitie. –Tout le temps en français. Même que … quand on était en classe, il y avait un bout de bois et, euh, quand on l’avait en main on devait le passer (il dit «le dire») à celui qui causait flamand. C’était comme une punition, quoi.

Dans un fragment de Bailleul, l’interviewé (°1890) parle de la contrebande (blauwen; en néerlandais smokkelen) de tabac. Pour accéder au fragment, l’utilisateur cherchera sur le mot-clé smokkelen puis sélectionnera les enregistrements de flamand de France. À l’avenir, il sera aussi possible de rechercher des termes dialectaux tels que blauwen en utilisant la fonction zoek in tekst (rechercher dans le texte), ce qui permettra d’effectuer sa recherche non seulement par mots-clés mais aussi dans les textes intégraux et littéraux des transcriptions.

Intervieweur: en overtijd was er hier nog veel geblauwd ook zeker hé? –Et dans le temps ici, on fraudait sûrement pas mal, non?
Interviewé: geblauwd? Ja het. Hm. –Frauder? Hm oui
Intervieweur: in toebak.Du tabac?
Interviewé: ah ja het. Surtout achter d… achter de oorlog van veertien. Ben oui, surtout après la guerre de quatorze.
Intervieweur: ja ja het was hier dan niet niet veel. –Bon, pas tant que ça sans doute.
Interviewé: nee nee ja maar ze blauwden met grote camions eneeë. –Non, mais ils fraudaient avec de gros camions, hein.
Intervieweur: serieus?
Interviewé: het heeft hier een keer een camion in panne gebleven daar hier en ze zijn gevlucht dan uh … ze waren met een stuk of zessen. ja maar ze waren met met het geweer hm. ja maar het ging altemets slecht. het hebben der een keer twee geschoten geweest. twee blauwers. hier op de Cappel route. euh ja. en nu het is der hier ... het is niets meer hé... –Un jour, il y a un camion qui est tombé en panne ici et ils se sont sauvés, et alors, euh… ils étaient six environ, oui mais avec un fusil, hm, mais d’un coup ça s’est gâté: ils ont tiré une fois, deux fois, deux gabelous, ici sur la route de Capelle, et maintenant ici, c’est … voilà, plus rien, quoi.

Les transcriptions du flamand de France ont été réalisées grâce à une bourse postdoctorale de recherche accordée à Melissa Farasyn (FWO 12P7919N).


Si, après lecture des fragments, vous souhaitez vous-même fouiner dans la collection, surfez sur Dialectloket, aussi accessible via la page Gesproken Corpus van de Zuidelijk-Nederlandse Dialecten.

Si vous souhaitez contribuer aux annotations thématiques, envoyez un courriel à Lien Hellebaut via gcnd@ugent.be
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