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Une guerre civile en Flandre
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Histoire mondiale de la Flandre
Histoire

Une guerre civile en Flandre

1488

Entre 1482 et 1492, la Flandre est le théâtre d’une guerre civile acharnée entre les partisans et les détracteurs du prince Habsbourg Maximilien d’Autriche, qui assure la régence pendant la minorité de son fils Philippe le Beau. Quels sont les motifs de ces luttes intestines ? Hormis la régence exercée par Maximilien, c’est le mode même de gouvernement de nos régions qui est remis en cause. Le conflit est réglé par l’épée. Après avoir battu ses adversaires à plate couture, Maximilien parvient à gouverner les Pays-Bas sans trop d’ingérence de la part de ses sujets. L’expansion de la puissance mondiale des Habsbourg a donc aussi d’importantes répercussions en Flandre.

En septembre 1488, Bruxelles ouvre ses portes aux troupes de Gand et de Bruges. Les opposants à la reddition se sont enfuis à Anvers peu de temps auparavant. Le capitaine des troupes, le noble Philippe de Clèves, prend immédiatement le pouvoir dans la ville et ordonne de marcher sur Louvain, qui tombe rapidement, de même que Nivelles. Le siège de Hal donne lieu en revanche à de violents combats, après quoi les troupes progressent vers l’est. Les Pays-Bas sont fortement divisés : alors qu’à Namur, au Luxembourg, à Liège et à Rotterdam les sympathisants de Philippe de Clèves s’emparent du pouvoir, Anvers et Malines prennent les armes pour se défendre. Ces deux villes restent fidèles à Maximilien d’Autriche.

Le prince Habsbourg constitue la pomme de discorde. Fils et héritier de l’empereur du Saint-Empire romain germanique, il est le père du comte de Flandre, Philippe le Beau. En 1477, il a épousé la comtesse Marie de Bourgogne, mais celle-ci meurt inopinément en 1482, des suites d’une chute de cheval. Leur fils aîné, Philippe, devient comte à l’âge de 3 ans. Il est également duc de Brabant, comte de Hollande, duc de Luxembourg et ainsi de suite, car il règne sur un vaste domaine qui couvre approximativement le Benelux actuel. Le père de Philippe, Maximilien, souhaite exercer la régence pour son fils, mais il n’est pas le seul candidat à ce poste. Sous le règne de sa femme (1477-1482), il a poussé trop loin le bouchon en permettant à des personnes de son entourage de violer sans scrupule les droits des citoyens. La plupart d’entre eux refusent donc de reconnaître Maximilien comme régent. C’est ainsi qu’éclate la « révolte flamande », qui divisera profondément les Pays-Bas de 1482 à 1492.

C’est dans le comté de Flandre que la résistance est la plus forte. Si Gand et Bruges constituent les principaux bastions de l’opposition, les insurgés bénéficient également du soutien d’autres villes, comme en témoigne la prise aisée de Bruxelles et de Louvain. La noblesse est également divisée : l’une des familles nobles les plus riches, Adolphe de Clèves et son fils Philippe, seigneurs de Ravenstein, dirigent la résistance.

Ils possèdent des palais dans les plus grandes villes, et l’actuelle galerie Ravenstein à Bruxelles porte leur nom. D’autres familles, en revanche, prennent parti pour Maximilien. Ils soutiennent le souverain en raison des faveurs que celui-ci leur a accordées, au même titre que certains groupes de citadins, également avantagés par le fils de l’empereur. Celui-ci compte donc aussi des partisans à Bruges et à Gand, mais ils sont réduits au silence en 1488, lorsque Maximilien est lui-même fait prisonnier !

Avant que le conflit n’entre dans une phase militaire, les opposants brugeois de Maximilien ferment en effet les portes de la ville en février 1488, au moment où celui-ci s’apprête à partir. Tout a commencé à Gand, où un soulèvement a éclaté lorsqu’il s’est avéré que le souverain voulait à nouveau faire la guerre à la France, un allié économique, et qu’il entendait imposer de nouvelles taxes au comté. Bruges rejoint alors la résistance et enferme le prince dans le palais de Philippe de Clèves. Maximilien est retenu dans la ville pendant cinq mois, jusqu’à ce que des troupes du Saint-Empire fassent irruption aux Pays-Bas. En mai, Bruges libère le prince outré qui, après avoir assiégé Gand en vain, doit s’enfuir en Autriche.

Quel était l’enjeu réel de cette lutte ? La principale source de mécontentement était la façon dont Maximilien gouvernait les villes. Les Pays-Bas jouissaient d’une longue tradition de participation politique. Les villes étaient étroitement associées aux décisions et devaient toujours donner leur consentement aux impôts souhaités par le souverain. Sans leur soutien, celui-ci ne pouvait pas gouverner. C’est la raison pour laquelle Maximilien avait nommé des personnes de confiance à des postes clés de l’administration. Les villes s’étaient régulièrement opposées à cette politique, mais en vain. Les droits des citoyens étaient de plus en plus bafoués, les opposants arrêtés, voire exécutés. Ainsi, les têtes coupées des opposants politiques (dé)paraient le beffroi de Bruges depuis 1485. Trois ans plus tard, la bombe explose. Maximilien doit à son tour assister, impuissant, à l’exécution par les Brugeois de son plus proche conseiller, Pieter Lanchals. Les commerçants de la ville, comme Willem Moreel, mettent en place un conseil de régence, composé de représentants des villes, du clergé et de la noblesse. Ce conseil institutionnalise pour ainsi dire les droits de participation des citoyens. Il s’inspire d’un modèle fédéral et symbolise la résistance à la forme plus centralisatrice de gouvernement préconisée par Maximilien. En le faisant prisonnier, Bruges ne s’attaquait donc pas qu’à sa personne, mais indiquait aussi la manière dont les Pays-Bas devaient être gouvernés à l’avenir.

Sur ce point, deux visions radicalement opposées entraient en conflit. Dans quelle mesure un monarque était-il lié par la volonté de ses sujets ? Cette question cruciale suscitait des réponses très diverses. Certains nobles étaient en faveur d’une politique de gestion centralisée, d’autres estimaient qu’une concertation entre le prince et ses grands feudataires s’imposait. Ces derniers trouvèrent un soutien auprès des marchands et artisans brugeois qui, au cours des siècles précédents, avaient toujours pris les armes contre les princes qui ne les avaient pas associés au gouvernement. Les villes possédaient leurs propres troupes qui pouvaient être déployées contre le souverain – une épine douloureuse dans le pied de celui-ci. Dans d’autres villes telles qu’Anvers, les marchands étaient davantage en faveur d’une politique centralisée. En 1488, ils espèrent – et leur souhait se réalisera – que Maximilien leur octroie des conditions commerciales aussi favorables que celles accordées dans le passé à Bruges par les gouvernants. Le marché anversois, en plein essor, veut séduire les marchands étrangers établis à Bruges. Malines – où séjourne le comte Philippe le Beau – aspire quant à elle au rôle de centre politique des Pays-Bas, espérant détrôner Bruxelles. De nombreux conflits atteignent leur apogée en 1488.

Les Pays-Bas sont donc très divisés lorsque les villes flamandes décident, cette même année, d’intervenir militairement dans le Brabant et en Hollande. Partout des foyers de résistance se forment, notamment à Namur et au Luxembourg, où les insurgés s’emparent des châteaux des souverains, mais aussi à Rotterdam, où des navires venus de Flandre assiègent la ville avec succès. Dans le bassin de la Meuse, autour de Liège, la résistance est tout aussi farouche. La guerre civile s’étend et Maximilien perd du terrain. Plusieurs grandes villes du Nord – Amsterdam, Utrecht, Maastricht – et du Sud – Lille, Valenciennes, Mons – expriment leur soutien au souverain, sans toutefois intervenir militairement. Dans la région centrale, la prise de Bruxelles et de Louvain constitue le point culminant de la révolte.

Mais l’avance des rebelles est arrêtée net à l’est. En 1489, ni les troupes de Liège ni celles de Louvain ne parviennent à s’emparer de Saint-Trond en raison de l’irruption de nouvelles troupes du Saint-Empire aux Pays-Bas. Maximilien reste quant à lui à Vienne pour soutenir son père, empêtré dans un conflit avec les princes hongrois. C’est alors que le roi de France décide d’entrer dans la ronde. Dans l’espoir d’étendre son ascendant dans les Pays-Bas, il envoie des troupes en Flandre. Le roi d’Angleterre soutient à son tour les rebelles, sans que le conflit dégénère toutefois en une « guerre mondiale ». Tout d’abord, cette aide étrangère est insignifiante, étant donné que les rois d’Angleterre et de France doivent faire face à des difficultés internes : pour le premier la guerre des Deux-Roses, pour le second la lutte contre le duc de Bretagne (qui sera finalement défait et verra son duché annexé à la France). Ce sont des temps turbulents, où Maximilien finit par confier la lutte dans les Pays-Bas à ses alliés locaux.

Albert III de Saxe, le commandant en chef de Maximilien, obtient un franc succès. Il remporte une victoire décisive sur le champ de bataille à Saint-Trond, et plus tard à Tirlemont, avec le soutien financier et militaire d’Anvers et de Malines. Il soumet tour à tour les villes de Louvain, Nivelles et Bruxelles. En Hollande, les insurgés doivent également capituler après la prise de Rotterdam. Namur et Luxembourg se rendent un peu plus tard. Seules les villes de Liège, Bruges et Gand tiennent bon. Cependant, un blocus économique infligé à la ville célèbre pour ses canaux (ou reien) donne le coup de grâce aux opposants de Maximilien : à la fin de 1490, Bruges rend les armes. Il s’ensuit une sévère répression et épuration politique.

Toutefois, il faudra encore deux ans avant que la question ne soit définitivement réglée. Gand et Liège refusent de se rendre et Philippe de Clèves s’est retranché à Sluis. Cette petite ville située à l’embouchure du Zwin, qui fait encore partie à l’époque du comté de Flandre, a créé une ligne de défense solide contre les attaques par la mer. Mais le blocus économique épuise les villes ; elles ne trouvent pas l’argent nécessaire pour continuer à entretenir leurs troupes. Les armées de Maximilien disposent quant à elles de réserves plus importantes, en raison des impôts infligés à l’ensemble des Pays-Bas en vue d’étouffer la résistance. Les Flamands bénéficient d’un faible soutien. Un siècle plus tard, les régions néerlandaises seront davantage liées par un même sort. En 1581, une guerre civile similaire se soldera par le Plakkaat van Verlatinghe (« Acte de La Haye »).

La finalité de ce document sera de trouver un régent des Pays-Bas en lieu et place du monarque d’alors, Philippe II, arrière-petit-fils de Maximilien. Nul doute que les troubles religieux susciteront alors un mouvement général de contestation dans les Pays-Bas, absent un siècle plus tôt. Malgré des tentatives acharnées, en 1488, les Flamands ne parviennent pas à convaincre les autres régions que leur combat est dans l’intérêt de tous.

Le 12 octobre 1492, le jour où Christophe Colomb découvre l’« Amérique » (ou plutôt une île qui recevra plus tard le nom de Cuba), Philippe de Clèves capitule. L’été précédent, Gand a déjà déposé les armes après une insurrection interne. Les chefs de la résistance, les frères jumeaux Jan et Frans van Coppenhole, ont fini sur l’échafaud lorsque la situation dans la ville est devenue intenable. Liège enterre aussi la hache de guerre. Sur le plan international, Maximilien a réussi à conclure un traité de paix avec les rois d’Angleterre et de France, ainsi qu’à triompher de son adversaire hongrois. La puissance mondiale des Habsbourg est établie et aboutira finalement à la création d’un empire où le soleil ne se couche jamais. Le fils de Maximilien, Philippe, sera même couronné roi d’Espagne, de sorte que les conquêtes américaines tombent également aux mains de la dynastie des Habsbourg. Qui l’aurait cru en 1488?

Les répercussions pour les foyers de résistance sont sévères. Gand, Bruges et Liège ne redeviendront jamais les villes puissantes qu’elles étaient aux siècles précédents. Le désastre économique est considérable. En revanche, Anvers et Malines se voient accorder des privilèges et se convertiront en importants centres politiques et économiques. Mais les droits de participation des citoyens sont brimés partout dans les Pays-Bas. Les villes se voient notamment privées de leur pouvoir militaire. Les troupes urbaines de Gand et Bruges sont dissoutes, et le souverain dispose désormais de moyens suffisants pour entretenir lui-même une armée, auxquels il peut recourir pendant les guerres avec les régions voisines, mais aussi en cas de conflits internes. Cette force militaire finira par briser la résistance au XVIe siècle. Anvers elle-même tombera en 1585, lorsqu’elle ne sera plus en mesure de résister au siège des troupes espagnoles.


Bibliographie
Wim Blockmans & Walter Prevenier, De Bourgondiërs, de Nederlanden op weg naar eenheid (1384-1530), Amsterdam, Meulenhoff, 1997.
Jelle Haemers, De strijd om het regentschap over Filips de Schone. Opstand, facties en geweld in Brugge, Gent en Ieper (1482-1488), Gand, Academia Press, 2014.
Jelle Haemers & Louis Sicking, « De Vlaamse Opstand van Filips van Kleef en de Nederlandse Opstand van Willem van Oranje. Een vergelijking », Tijdschrift voor Geschiedenis, 119, 2006, p. 328-347.
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