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Vélo rétro ou vélo mécanique? Ce que le vélo électrique fait au lexique
© Hector Martinez / Unsplash
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Vélo rétro ou vélo mécanique? Ce que le vélo électrique fait au lexique

En grognant sur son vélo, Fieke Van der Gucht a-t-elle amorcé une évolution lexicale?

Mon compagnon et moi nous rendions ensemble au travail à bicyclette, pédalant tous deux face au vent, sur nos vélos de ville aux paniers chargés d’un sac à dos (lui), d’un sac à main (moi) et de nos réglementaires tartines au fromage (lui et moi). Je n’avais aucune envie de tout cela: ni du vent, ni de la pluie menaçante, ni de l’automne, ni du travail, ni par-dessus tout des tartines.

Alors que je grommelais quelque parole assurément très encourageante, un jeune homme dans la vingtaine me doubla à vive allure sur son vélo électrique. Si j’admets bien qu’un pensionné dynamique s’octroie le petit coup de pouce de l’électricité, toute personne plus jeune que moi me semble en revanche devoir présenter un solide justificatif. Hélas, avant que je n’aie pu le lui réclamer, le pilote avait dépassé dix, vingt, trente autres vélos.

«Et moi qui souffre sur mon vélo mécanique», grognai-je en souquant ferme, un coup de pédale après l’autre. «Chut, on ne dit pas ça», me reprit mon compagnon, comme s’il pouvait ainsi conjurer le méfait linguistique. «Jusqu’à nouvel ordre, nous roulons à vélo, et eux à vélo électrique. Ce sont eux l’exception, pas nous.»

Il a raison, me dis-je. Avais-je, dans ce grognement, amorcé une évolution lexicale? Avais-je inventé là un rétronyme, en parlant de vélo mécanique – ou m-fiets, comme je l’avais déjà joliment baptisé, en moi-même, par opposition à e-bike?

Contrairement à m-fiets, je n’ai pas inventé le terme rétronyme: celui-ci fut forgé par le journaliste américain Frank Mankiewicz en 1980, quand je balbutiais à peine mes premières phrases. Mankiewicz avait remarqué que les gens s’étaient soudainement mis à employer le mot hardcover(book) pour désigner un livre à couverture rigide, et ce depuis l’introduction des livres à couverture souple. Car avant l’apparition du paperback, un hardcover s’appelait tout simplement book. Ce hardcover est donc en quelque sorte un mot vintage moderne.

Le phénomène de rétronymie s’avère particulièrement fécond, non seulement en anglais, mais aussi en néerlandais. Par exemple, avant l’invention des locomotives propulsées au diesel et à l’électricité, le train à vapeur ne s’appelait pas stoomtrein, mais simplement trein. Plus récemment, on a vu apparaître le terme cisgender (et même cismannen et cisvrouwen), empruntés à l’anglais pour désigner les personnes dont l’identité sexuelle correspond au sexe biologique. Avant que l’on ne commence à parler des personnes transgenres, c’est-à-dire celles qui ne s’identifient pas à leur sexe biologique, le mot cisgenre n’existait pas (la préposition cis- est d’origine latine et signifie «de ce côté», tandis que trans- veut dire «de l’autre côté»).

Jusqu’au milieu du vingtième siècle, le mot néerlandais bevalling désignait un accouchement à domicile: quatre femmes sur cinq accouchaient alors chez elles. L’accouchement en hôpital était à cette époque une pratique essentiellement urbaine, réservée à une minorité, et était appelé ziekenhuisbevalling. Le premier élément de ce mot composé dénotait le caractère exceptionnel de ce type d’accouchement. Mais dans la seconde moitié du vingtième siècle, la tendance s’inversa progressivement, tant et si bien qu’en 2012, pas moins de 99 % des femmes belges choisissaient d’accoucher en hôpital. C’est pourquoi un accouchement en milieu privé est désormais qualifié explicitement de thuisbevalling. L’accouchement à domicile est ainsi désigné par cette nouvelle forme lexicale qui remplace l’ancienne forme simple bevalling.

Le vélo mécanique se fait-il rattraper non seulement au sens propre, mais aussi au sens figuré par le vélo électrique?

Le mot fiets connaîtra-t-il le même sort que book et bevalling, me demandai-je en pédalant de plus belle. Le vélo mécanique se fait-il rattraper non seulement au sens propre, mais aussi au sens figuré par le vélo électrique? Dans l’esprit des gens, le mot fiets évoque-t-il davantage un modèle électrique que mécanique? Et par conséquent, ce mot n’est-il plus en adéquation exacte avec sa valeur sémantique classique?

J’avais lu tout récemment dans le journal que la moitié des vélos vendus en 2018 – soit très précisément 503 119 exemplaires – étaient dotés d’un dispositif de propulsion électrique. Si cette moitié devenait un bon trois quarts et que dans le même temps, le vélo mécanique ne se vendait plus beaucoup, le rétronyme m-fiets se verrait-il consacré?

Avant d’avoir pu soumettre la question à mon compagnon, je dus freiner à cause d’un de ces speed pedelecs, qui atteignent 45 km/h – bien plus que les 25 km/h de l’e-bike. Je gardai momentanément mon commentaire pour moi. Je suis encore bien trop attachée au mot vélo.

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